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Full text of "Foyers et coulisses; histoire anecdotique des théâtres de Paris [par Henry Buguet et Georges d'Heylli]"

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^^co  Buguet,  Henry 


l^mc>  Foyers  et  coulisses 


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FOYERS         y 

ET  - 

OU  US  SE  S 

HISTOIRE    ANECDOTIQUE 

DE  TOUS   LES   THÉÂTRES  DE   PARIS 

■ivr.  cl- 


VAUDEVILLE 


WEC     PHOTOGRAPHIES 


PARIS 
TRESSE,    ÉDITEUR 

LEI^IE     DE      CHAT^TI^ES,      lO      ET       1  1 

PALAIS-ROYAL 

MDCXI.XXIV 

Tous  druits  réservés. 


FOYERS  &  COULISSES 


SIXIÈME  LIVRAISON 


VAUDEVILLE 


F      AVnSAL'.    —  llarRIMBRIK  Dli   LAGNY 


FOYERS 

i-n 

COULISSES 

HISTOIRE  kUmmil  DES  THUTRES  DE  PARB 

HENRY    BUGUET 
VAUDEVILLE 


1   franc  50 

AVEC    PHOTOGRAPHIES 


PARIS 

TRESSE,    ÉDITKUR 

11        ,-ilFPIE    BE     CHARTRES 

1881 
Tous  droits  réservés 


VAUDEVILLE 

(1790) 


La  Provence  fut  le  berceau  du  vaude- 
ville, considéré  comme  chanson,  car  c'est 
sous  ce  beau  ciel  que  les  troubadours 
commencèrent  à  chanter.  —  Les  Nor- 
mands, les  Picards  suivirent  leur  exem- 
ple, et  peu  à  peu  toute  la  France  chanta. 
La  liste  des  premiers  chansonniers  serait 
immense.  On  les  appelait,  comme  chacun 
sait,  trouvères,  troubadours,  Jongleurs, 
ménestrels  ;  il  y  avait  même  à  cette  épo- 
que des  chansonniers  désignés  sous  le 
nom  d'improvisateurs.  Quelques-uns  pré- 
tendent néanmoins  que  l'origine  du  vau- 
deville ne  remonte  pas  au  delà  du  règne 
de  François  P"",  mais  cette  opinion  est 
erronée.  On  trouve,  en  effet,  dès  le  règne 
de  Charles  VI,  une  chanson  sur  le  siège  de 
Péronne  par  les  Bourguignons.  Tous  les 
recueils  des  époques  suivantes  renfer- 
ment de  véritables  vaudevilles.  Les  guer- 
res de  François  P'^  et  de  Charles-Quint,  lo 

1 


2  FOYERS  ET   COULISSES 

siège  de  Metz,  par  ce  dernier,  le  desastre 
de  Pavie,  2a  défaite  du  roi  et  sa  longue 
prison  à  Madrid,  le  passage  de  Charles- 
Quint  par  la  Fi-ance  et  son  arrivée  à  Pa- 
ris, le  combat  de  Jarnac  et  de  la  Chatei- 
gncraye,  la  mort  de  Henri  III,  l'insolence 
de  ses  mignons,  la  mort  de  Charles  IX  et 
celle  de  la  princesse  de  Condé,  le  départ 
de  Marie  Sluart  de  France,  lorsqu'elle  alla 
chercher  la  couronne  d'Ecosse  (quelle  cou- 
ronne!); tous  les  grands  événements 
furent  chansonnés  dès  cette  époque. 

Les  vaudevilles  célébraient  également 
Mars,  Vénus,  Bacchus,  la  Gloire,  les  fem- 
mes et  le  vin,  toutes  choses  que  les  Fran- 
çais n'ont  jamais  négligées.  Le  vaude- 
ville est  donc  français  de  la  tète  aux 
pieds.  Voilà  pourquoi  ce  genre  est  de- 
meuré, chez  nous,  comme  l'expression  la 
plus  franche  de  nos  mœurs. 

Quant  à  l'origine  du  mot  vaudeville, 
elle  ne  remonte  qu'au  xv*  siècle.  Vers 
1450,  vivait  un  nomme  Olivier  Basselin 
qui  était  maître  foulon,  dans  une  petite 
ville  de  la  Basse-Normandie,  appelée 
Vire,  et  qui,  pour  se  distraire  de  ses  oc- 
cupations, faisait  des  chansons.  Olivier 
Easselin  chantait  au  milieu  des  trou- 
bles et  des  guerres  civiles  qui  affli- 
geaient la  France  à  cette  époque.  Un  fait 
honorable  pour  les  chansonniers,  c'est 
qu'on  trouve  dans  r>ne  vieille  chronique 


VAUDEVILLE  *S 

qu'Oliviei^  Basselin  fut  tué  dans  une  sor- 
tie que  firent  les  Français  après  la  ba- 
taille de  Formigny,  bataille  dont  le  résultat 
fut  de  chasser  les  Anglais  de  la  Normandie. 

Olivier  Basselin  n'a  laissé  aucune  trace 
de  son  passage;  ses  Vaux  de  Vire  n'é- 
taient connus  et  chantés  qu'aux  environs 
de  sa  ville  natale.  On  appelait  ses  chan- 
sons des  Vaux  de  Vire,  parce  qu'on  les 
chantait  à  Vire  et  surtout  dans  le  pays 
voisin,  dit  La  Vallée  ou  Le  Val,  ou  les 
Vaux-de-Vire.  De  là  vint  que  par  corrup- 
tion l'on  donna  le  nom  de  Vaux-de-Vire, 
puis  enfm  de  Vau-de-Villc  aux  couplets 
qui  couraient  les  environs,  et  que  chan- 
taient les  paysans. 

Le  mot  vaudeville  a  subi  plusieurs 
modifications  avant  d'être  définitivement 
inscrit 


au  grand  flictionnaire, 

«  Qui  fait,  défait,  refait,  resle  toujours  à  faire.  » 


On  a  d'abord  dit  :  vaux-de-vire,  comme 
on  vient  de  le  voir,  puis  voix  de  ville,  et, 
enfin,  vaudeville. 

Qui  sait  si  quelque  jour  on  ne  le  débapti- 
sera point  encore  une  fois.  INIais  qu'im- 
porte le  nom  qu'on  lui  donne?  Son  esprit 
ne  changera  jamais,   puisque,  deouis  son 


4  FOYERS    ET   COULISSES 

origine  jusqu'à  ce  jour,  il  a  rempli  la 
même  mission. 

Quoique  le  vaudeville  se  plie  à  tous  les 
genres,  celui  qui  paraît  lui  convenir  le 
mieux,  c'est  le  genre  satirique.  Le  vaude- 
ville doit  toujours  être  de  l'opposition, 
sous  peine  d'ùtro  froid  et  bêle.  C'est  à 
son  courage,  cl  môme  à  son  audace,  que 
nous  avons  dû  bien  des  fois  le  redresse- 
ment de  beaucoup  d'abus. 

On  a  dit  que  l'ancienne  France  était  une 
monarchie  tempérée  par  des  chansons; 
ce  qu'il  y  a  de  sûr,  c'est  que  les  vaude- 
villes les  mieux  tournés  et  les  plus  à  pro- 
pos ont  toujours  été  l'œuvre  de  Français. 

Pendant  quelque  temps,  on  appelait 
Nocis  des  vaudevilles  que  l'on  rimait  sur 
la  Cour,  les  membres  du  Parlement  et 
toutes  les  personnes  haut  placées.  Mais 
ces  productions,  dégoûtantes  de  cynisme, 
ne  doivent  point  être  rangées  dans  l'his- 
toire générale  du  vaudeville,  si  bien  re- 
latée par  Brazier,  ce  vaudevilliste  de  la 
vieille  roche. 

La  preuve  que  le  vaudeville  est  un  genre 
qui  ne  mérite  pas  le  dédain  que  certains 
esprits  affectent  pour  lui.  c'est  que,  de- 
puis qu'on  chante  en  France,  tous  les 
pouvoirs  on*  déclaré  la  guerre  aux  chan- 
sons ainsi  qu'aux  chansonniers.  Un  car- 
dinal fait  enfermer  dans  une  cage  de  fer 
un  homme  qui  avait  fait  une  chansou  con- 


VAUDEVILLE  5 

tre  lui.  Latude  et  Dalègrc  sont  enfermés  à 
la  Bastille  pour  avoir  chansonné  la  Punipa- 
dour.  Le  poêle  Lamonnaic  est  envoyé  aux 
Iles  Sainte-Marguerite,  par  le  Régent,  à 
cause  de  ses  couplets  qu'il  appelait  Philip- 
piques.  Le  Directoire  déporte  à  Cayenne  un 
pauvre  chansonnier  des  rues,  nommé  Pi- 
tou, pour  avoir  fait  une  chanson  contre 
Barras. 

Clairville  l'apprit  à  ceux  qui  ne  le  sa- 
vaient pas,  en  faisant  chanter  à  la  lulle  de 
_/^/me  Angot  : 

Barras  est  roi,  Lange  est  sa  reine... 

CVétait  pas  la  peine,  (bis) 
Non  pas  la  peine,  assurément, 
De  Âanger  de  gouvernement. 

Napoléon  ne  permettait  pas  que  l'on 
chantât  tout  haut.  Béranger  paya  de  neuf 
mois  do  prison  ses  couplets  contre  le 
pouvoir.  En  un  mot,  tous  les  gouverne- 
ments, toutes  les  censures  se  sont  dé- 
chaînées contre  le  vaudeville.  11  n'est  donc 
pas  si  petit  compagnon  qu'on  veut  bien 
le  dire. 

On  veri-a,  au  fur  et  à  mesure  que  nous 
avancerons  dans  le  sujet,  que  le  vaude- 
ville a  presque  toujours  été  persécuté.  On 
verra  tous  les  elïorts  qu'il  a  été  obligé 
de  faire  pour  devenir  un  genre  de  littéra- 
ture chez  nous. 


6  FOYEnS   ET   COULISSES 

De  tout  temps,  on  a  laissé  prendre  au 
drame,  à  la  comédie,  de  grandes  licences, 
et,  quand  le  couplet  voulait  faire  enten- 
dre, sur  de  petits  airs,  dos  petites  vérités 
mises  à  la  portée  du  peuple,  on  lui  met- 
tait bien  vile  un  haillon.  Lorsque  nous 
parlerons  do  la  censure  dramatique,  et 
nous  aurons  souvent  l'occasion  d'en  par- 
ler, nous  prouverons  que,  sous  tous  les 
pouvoirs,  elle  a  été  plus  ombrageuse, 
plus  méticuleuse,  plus  tracassiere  pour  le 
couplet  que  pour  aucun  autre  genre.  Cela 
s'explique.  Huit  vers,  sur  un  air  do  pont 
neuf,  c'est  si  vite  retenu  !  cela  va  si 
loin  ! 

Le  mot  vaudeville  a  eu  jadis  une  signi- 
fication plus  large  que  maintenant.  Les 
anciennes  comédies,  faites  sur  des  évé- 
nements du  jour  ou  sur  une  des  anecdotes 
scandaleuses,  étaient  appelées  des  vaude- 
villes. Dans  le  Chevalier  h  la  modo,  de 
Dancourl,  le  Chevalier  dit,  en  parlant  do 
ses  vers  :  <<  On  les  a  retenus,  on  en  a  fait 
des  pièces  de  théâtre,  et,  en  moins  de 
deux  heures,  ils  sont  devenus  vaude- 
villes. - 

Entin,  dans  beaucoup  de  pièces  ancien- 
nes et  modernes,  soit  en  prose,  soit  en 
vers,  les  auteurs  finissaient  par  des  cou- 
plets qaç  les  acteurs  chantaient  successi- 
vement. On  trouve  de  ces  exemples  dans 
Log ranci f  Fagan,   Dancoart,   Dui'rcsny  cl 


VAUDEVILLE  1 

Lesage',  Beaumarchais,  Colin  d'Harleville, 
Picard,  ainsi  que  beaucoup  d'autres,  les 
ont  imités. 

Zes  sortes  de  couplets,  qui  sont  tout  à 
fait  hors  de  l'aclion,  s'appelaient  des  vau- 
devilles. On  nomme  encore  aujourd'hui 
les  couplets  qui  Icrminent  les  petites  piè- 
ces des  vaudevilles  finals.  Les  vaudevil- 
listes disent  généralement  :  «  Ma  pièce  est 
terminée,  je  n'ai  plus  que  mon  vaudeville 
à  faire.  » 

Le  vaudeville  final  se  meurt,  on  ne  l'em- 
ploie plus  guère  que  dans  les  revues  de 
lin  d'année,  sous  la  rubrique  de  :  couplets 
de  la  fia. 

Quant  au  genre  en  lui-même,  son  his- 
toire n'est  pas  moins  curieuse  en  raison 
de  l'influence  satirique  qu'il  a  exercée  à 
toutes  les  époques.  Brazier  nous  fait  voir 
comljien  le  vaudeville  a  subi  d'améliora- 
tions depuis  les  chansons  obscènes  de 
Gauthier-Garguille  jusqu'aux  chansons  de 
Désaugiers  et  aux  odes  de  Déranger. 

Il  y  a  loin  de  1600  à  1815.  Nous  le  ver- 
rons sous  tous  les  costumes,  tantôt  l'oi, 
tantôt  sujet,  tantôt  soldat,  tantôt  berger, 
paré  de  fleurs  et  de  rubans,  donnant  le 
bras  à  Favart  pour  assister  aux  noces 
d'Ai.jette  et  Luhin,  ou  bien  courant  de  ca- 
baret en  cabaret,  pour  s'enivrer  avec  dés 
poissardes  et  des  raccoleurs.  Nous  le  ver- 
rons simple  et  naïf,   gai  ou  tendre  ;  dans 


8  FOYERS  ET  COULISSES 

les  camps,  animer  les  combatlants  par  ses 
refrains  guerriers,  puis  à  la  cour  ou  dans 
le  boudoir  des  courtisanes  à  la  table  des 
fermiers-généraux,  sablant  le  vin  mous- 
seux, et  se  moquant  de   la  sottise  dorée. 

Nous  le  verrons  en  soutane  ou  en  ca- 
puchon chez  les  nonnes  qui  lui  payaient 
ses  refrains  et  ses  gaudrioles  en  biscuits 
et  en  confiture. 

Nous  le  verrons  au  théâtre,  les  bras 
nus,  s'égosiller  aux  grands  jours  des  ré- 
volutions; il  sera  d'abord  gamin,  puis 
peuple,  à  mesure  qu'il  grandira.  Enfin,  il 
a  ri  quand  il  fallait  rire,  il  a  pleuré  quaml 
il  fallait  pleurer,  il  a  assisté  à  toutes  nos 
gloires  comme  à  tous  nos  désastres. 

On  dit,  dans  le  Monagiana  qu'un  bon 
recueil  de  vaudevilles  est  indispensable 
aux  écrivains  qui  veulent  s'occuper  d'his- 
toire. J'ai  toujours  été  de  l'avis  de  Gilles- 
Ménage. 

Pour  mettre  de  l'unité  dans  notre  tra- 
vail, nous  prendrons  1  histoire  du  vaude- 
ville à  la  comédie  italienne,  puis  aux  foi- 
res Saint-Germain  et  Saint-Laurent.  Vien- 
dront ensuite  les  autres  théâtres  par  or- 
dre chronologique  :  le  Vaudeville,  les  Va- 
riétés, le  Panorama,  le  Gymnase,  les  Nou- 
veautés, le  Palais-Royal  et  les  théâtres 
des  boulevards. 

On  verra  que  le  vaudeville  a  eu  bien  des 
luttes  à  soutenir,  bien  des  combats  à  Ir- 


VAUDEVILLE  9 

vrer  pour  obtenir  droit  de  bourgeoisie 
dans  notre  littérature.  Une  anecdote  qui 
remonte  à  plus  d'un  siècle  de  date  le  prou- 
vera. 

Eu  1773,  Panard  fit  jouer  à  la  foire 
Saint-Germain  une  pièce  intitulée  :  le  Vau- 
deville. Dans  cette  pièce,  Moinus  ouvre  la 
scène  avec  sa  fille,  sous  le  costume  de  la 
Foire.  Celle-ci  avoue  à  son  père  qu'elle 
est  malheureuse  parce  qu'elle  aime  le 
Vaudeville,  que  l'Opéra-Comique  ne  veut 
pas  reconnaître  comme  genre  de  littéra- 
ture. Momus  trouve  un  expédient  pour 
consoler  sa  fille,  et  profitant  de  l'arrivée 
de  Bacchus  et  de  la  Joie,  père  et  mère  du 
Vaudeville,  il  obtient  leur  consentement. 
Alors  la  Foire  Saint-Germain  prend  la  robe 
d'un  avocat,  plaide  devant  Apollon  la  cause 
de  son  amant,  prouve  que  le  Vaudeville 
est  bien  reçu,  bien  fêlé  partout,  qu'il  est 
malin,  espiègle,  satirique,  et  qu'il  plaît  à 
la  ville  comme  au  village.  Apollon  rend 
un  arrêt  par  lequel  le  Vaudeville  est  mis 
en  possession  de  tous  les  droits  du  Par- 
nasse. 

Eh  bien!  malgré  ce  jugement  solen- 
nel rendu  parla  bouche  d'Apollon,  le  vau- 
deville eut  beaucoup  de  peine  à  obtenir 
main-levée  de  l'interdiction  qui  pesait  sur 
lui;  car,  plus  tard,  Sedaine,  qui  détestait 
les  vaudevilles,  faisait  chanter  dans  un  de 
ses  opéras  comiques,  le  couplet  suivant, 


10  FOYF.nS   ET   COULISSES 

en  haine  des  Amours  d'étO  et  dos  Vendan- 
geurs, vaudeville  de  Piis  et  Ijîirré,  qui,  à 
cette  époque,  attiraient  la  foulcù  la  Comédie- 
Italienne  : 

I  '  niillcj  ; 

Amu- 

El   pai 

Mais  :  .  ,\, 


Comme  on  voit,  Si'dnine  n'était  pas  plus 
nmi  de  la  rime  que  du  v.iudeville. 

Kn  enli-e|»ronant  ^hi^tOl^e  du  vaude- 
ville, a  dit  Hrazier,  on  marche  sur  le  ter- 
rain de  feu  dont  parle  lloraee,  Iloi^ace  î 
autre  vaudevilliste  d'une  certaine  renom- 
mée. Ilcureureusoment  .  iijoute  Hrazi-^r, 
que  je  le  connais  ce  terrain,  heuri'U -sè- 
ment que  je  sais  qu'au  théâtre,  cet  elrau^'C 
hazar.  on  rencontre  de  tout,  ainsi  que  l'a 
dit  l'iis  : 

«  Macliinisles,  femmes  «le  clmmlire, 

«  Allumeurs,  pompiers,  quel  mir^macl 

«  Ou  y  siMil  roau-de-vjt?  cl  I  amjire, 

«  L'huile  et  la  pii>e  de  labai'. 

C'est  le  pays  dos  séductions  et  des  dés- 
onchnulements!  On  y  fait  des  rùves  d'or... 
on  y  a  d'affreux  cauchemars  !...   on  v  rit. 


VAUDEVILLE  11 

on  y  grince  des  dents,  c'est  le  paradis  de 
Millon!...  c'est  l'enfer  du  Dante!... 

Les  amours-propres  y  élanl  continuelle- 
ment en  présence,  les  bonnes  et  les  mau- 
vaises passions  s'y  heurtent  sans  cesse. 
Un  succès  vous  fait  des  myriades  de  pe- 
tits ennemis;  si  vous  réussissez  deux  fois, 
l'envie  vous  prend  à  bras  le  corps  !  On 
vous  presse  la  main  dans  la  coulisse  à 
droite,  on  vous  bafoue  dans  la  coulisse  à 
gauche. 

On  lit  dans  VEtoile  que,  cnl5"7,  des  Ita- 
liens appelés  Gli-Geloni,  que  le  roi  Henri  III 
avait  fait  venir  de  Venise,  commencè- 
rent à  jouer  leur  comédie  dans  la  salle  des 
Etats  de  Blois.  Le  roi  leur  permit  de 
prendre  un  demi-toston  de  ceux  qui  vien- 
draient les  voir  jouer.  Le  dimanche  19  mai 
1577,  ces  mêmes  comédiens  furent  instal- 
lés à  l'hôtel  du  Petit-Bouibon,  rue  des 
Fouies,  à  Paris.  Ils  prenaient  ^ua/re  sous 
par  personne,  et  il  y  avait  un  tel  concours 
de  peuple  que  quatre  prédicateurs  de  Pa- 
ris n'en  avaient  pas  la  moitié  autant  quand 
ils  prêchaient.  Cette  troupe  ne  demeura 
pas  longtemps,  vu  les  troubles  qui  agi- 
taient le  royaume,  et  principalement  la 
capitale. 

En  158i  et  1588,  il  en  parut  une  seconde 
et  une  troisième,  mais  on  n'a  pas  recueilli 
les  noms  des  acteurs  et  des  actrices  qui 
les  composaient,  ni  le^  titres,  ni  les  su- 


12  FOYERS    ET   COUUSSES 

jets  des  pièces  qu'ils  représentaient. 
Henri  IV,  dans  une  expédition  qu'il  lit  à 
Pavic,  amena  une  troupe  de  comédiens 
italiens,  (jui  s'en  retournèi'enl  deux  ans 
après.  Ils  furent  installés  ruo  de  la  Pote- 
rie, au  coin  de  celle  de  la  Verrerie.  Ils 
étaient  à  la  solde  du  roi.  Dans  une  satire, 
il  est  dit  qu'il  y  a  assez  d'autres  bouffons 
à  la  cour,  sans  que  besoin  il  soit  que  le 
roi  Henri  en  fasse  venir  de  l'étranger.  La 
première  a("ti'i(e  de  cette  troupe  jouissait 
d'une  j,'rande  réputation  comme  comé- 
dienne et  comme  femme  du  monde  ;  elle 
s'appelait  Isabelle  .\ndreini. 

Nous  rions  du  charlatanisme  des  affi- 
ches :  Voulez -vous  savoir  comment  on 
annonçait  une  pièce  en  1588? 

AUJounn'uri  l^  1"  riEpBvsKVTATiON  de 

LA    ROSAURE 
Impératrice  de  Constantinople 

Au    tlicâtre   ilu    Petit-Bourbon  .   pnr   li  grande 
troupe  italienne,  avec  l-s  plu^  '  '  ^  et  ma- 

gnifiiiues    vers,    musique,    d  ckange- 

meiils  de  théâtres  II  grandii  ..,..,..«.  rnfr<v 
vièh's  entre  chaque  acte  de  ballets  d'admirable 
invention.  » 

1.05  personnages  des  pièces  italiennes 

s'appelaient  toujours  :  Polichinelle,  Arlc- 


Vaudeville  13 

quin,  Pantalon,  Scaramouche,  Trivelin, 
Scapin,  Pierrot,  Pasquariel,  Colombine, 
Isabelle,  Zerbinette,  etc. 

En  16G2,  des  comédiens  italiens  jouè- 
rent à  l'hôtel  de  Bourgogne,  rue  Maucon- 
seil,  sur  l'emplacement  où  était,  il  n'y  a 
pas  encore  longtemps,  la  Halle  aux  cuirs. 
Ces  acteurs  avaient  le  litre  de  comédiens 
italiens  du  roi,  dans  leur  hôtel  do  Bourgo- 
rjnc,  mais  ils  ne  représentaient  que  de  mau- 
vais canevas,  des  scènes  détachées  ou  ar- 
rangées. Les  premiers  bouffons  improvi- 
saient beaucoup  ;  on  convenait  d'un  thème, 
on  entrait  en  scène,  l'un  donnait  la  réplique, 
l'autre  répondait  ;  de  là  des  choses  d'une 
nullité,  d'une  sottise  dont  le  théâtre  du 
temps  n'offre  que  trop  d'exemples. 

Pour  en  donner  une  idée,  il  suffira  de 
mettre  sous  les  yeux  des  lecteurs  l'analyse 
d'Arlequin  linrjcrc  du  Palais  : 

Arlequin ,  habillé  moitié  en  homme , 
moitié  en  femme,  paraît  dans  le  fond 
d'une  boutique  de  lingère  ,  contigùe  à 
celle  d'un  limonadier.  Quand  il  se  montre 
du  côté  de  l'habit  de  femme,  il  crie  :  «  Des 
chemises,  des  torchons,  des  caleçons  »  ; 
puis,  se  tournant  du  côté  de  l'habit  de 
l'homme,  il  paraît  dans  la  boutique  du 
limonadier,  où  il  crie  :  «  Des  biscuits,  de 
la  limonade,  des  macarons,  du  chocolat  ». 
Ainsi,  il  vend  d'un  côté  de  la  toile,  des 
bonnets,  et  de  l'autre  du  café    et   des  li- 


i  i  lOYEnS   KT   COULISSES 

queui's.  l'asqnariel,  donl  il  s'est  moqué 
sous  les  iloux  costumes,  finit  par  deviner 
la  ruse,  mais  non  sans  avoir  été  long- 
temps mystifié. 

Dans  la  scène  suivante.  Arlequin  est 
habillé  en  nourrice  suivi  d'un  homme  qui 
conduit  un  Ane,  sur  lc<|uel  est  un  berceau  ; 
c'est  encore  Pasquariel  dont  Arlequin  se 
moque  en  lui  amenant  un  enfant  de  nour- 
rice ;  le  vieillard  jure,  s'emporte  et  dit 
qu'il  y  a  trente  ans  (]u'il  ne  fait  plus  d'en- 
fants. .\rlequin  veut  à  toute  force  lui  lais- 
ser le  marmot  ;  l'asqnariel  donne  un  coup 
de  pied  dans  le  ventre  d'Arlecjuin  qui 
crie  :  Au  secours  !  au  secours  !  je  suis 
grosso  do  quatorze  mois  »  et  il  se  sauve 
en  se  moquant  de  Pasquariel.  » 

Tous  les  canevas  du  théâtre  italien  sont 
taillés  sur  le  même  patron.  Ces  chefs- 
irreuvrc  étaient  accompagnés  de  couplets 
appelés  aussi  vaudevilles. 

Les  Italiens  eurent  toujours  de  la  peine 
à  demeurer  en  France.  I.e  mardi,  i  Mai 
1097,  .M.  D'Argcnson,  lieutenant-géuéral  de 
police,  muni  d'une  lettre  de  cachet  du  roi, 
se  transporte  à  l'hôtel  de  Bourgogne,  ac- 
compagné de  commissaires,  d'exempts, 
et  de  toute  la  robe-courte ,  appose  les 
scellés  sur  les  portes  du  théâtre,  rue 
Mauconsoil  et  rue  Française,  sur  celles 
des  acteurs  et  des  actrices,  avec  défense 
à  ces  derniers  de  se  présenter  pour  con- 


VALDEVILLE  15 

tinuer  leur  spcclaclo,  le  l'Oi  ne  jugeant 
pas  à  propos  de  les  garder  à  son  service. 
On  a  jamais  connu  les  motifs  d'une  sus- 
pension si  brusque. 

De  1691  à  1710,  aucune  troupe  italienne 
ne  vint  à  Paris  ;  mais  le  18  mai  de  celte 
dernière  année,  le  duc  d'Orléans,  régent 
du  royaume,  rappela  en  France  les  ac- 
teurs italiens.  Us  débutèrent  à  l'Hôtel  de 
Bourgogne.  Dans  les  premiers  temps,  ces 
comédiens  ne  parlaient  qu'en  italien  ;  peu 
à  peu  ils  parlèrent  moitié  italien,  moitié 
français.  Eiilin,  la  langue  française  pré- 
valut !  Ce  fut  vers  cette  époque  que  l'on 
joua  des  ouvrages  plus  réguliers. 

Colalto,  Riccboni,  Morand,  Fagan,  Le- 
grand,  y  donnèrent  des  comédies  assez 
agréables.  Marivaux  y  fit  représenter  les 
Jeux  de  l'ainour  et  du  hasard. 

Le  Vaudeville,  à  cette  époque,  était 
tout  à  fait  misérable.  Après  avoir  donné 
un  échantillon  du  dialogue,  nous  allons 
citer  les  couplets  que  l'on  chantait  dans 
les  parodies  italiennes.  Dans  le  Jaloux, 
joué  en  1123,  Trivelin  dit  à  son  maître  : 

Pour  rompre  ce  mariage, 

Monsieur,  sauvons-nous, 
Allons  chercher  un  asile 
Je  trouve  cela  facile. 

Ce  à  quoi  Golombine  répondait  : 
Et  moi  itou,  et  moi  itou. 


10 


KÔYER6   ET   COULKSK 


En  voici  une  autre  : 

I  :-  I  :  iri  (loil-il  s'engager 
1.1  II  i.ii.-  remtno  se  charger 
l>u  vi%anl  de  la  |tremicrc? 
Lcrcis,  1ère  Un  lere, 
Lerela,  Icre  Un  la. 


l)au^  Arlequin  Poland,  Angélique  chanic 
u  Mfflor  : 

Votre  ron«Uor«  esl  triomphanle. 
Eparg 

Et  Roland  npond  galamment  : 

Ne  craignez  rien,  pri:  ?..  :<]u)n. 
Je  suis  sago  rotn! 
Ne  crains  rien,  n. 

Cela  a-t-il  jamais  ressemble  ù  des  cou- 
plets ? 

Kt  quand  on  rcllcchit  qu'alors  le  IhcAtrc 
françnis  bnllnit  dans  toute  sa  gloire  .nie 
l-oinoillo  avait  f.ut  le  Cd,  les  /iomros, 
^inna;  que  Molicre  nous  avait  K-l'u.- 
lartufc,  les  femmes  savantes,  le  Misan- 
thrope, et  tant  de  ohefs-dcvuvre  immor- 
tels, on  se  demande  comment  des  como- 
diens.  qui  prenaient  pompeusement  le  titre 
de   comédiens    du  roi  eu   leur  hôtel  de 


VAUDEVILLE  H 

Boiirgof/ne,  osnienl  débiter  en  pnlilio  tant 
de  niaiseries  et  de  grossières  équivoques. 

La  comédie  il;dienne  a  compte  trois  <^r- 
nérations  d'ailcqiiins  :  Vici'iitini-Thomns.- 
sin,  Z?;<'?/jro/(.'//;-Uominique  et  t)nrlin-C('/- 
tinazzi.  Chacun  de  ces  acteurs  avait  un 
talent  spécial;  Dominique  jounit  les  arle- 
(luins  malins,  spii-ituels,  vifs.  Carlin,  nu 
contraire,  excellait  dans  le  naïf  et  le  natu- 
rel, ce  qu'on  appelait  alors  Arloqiiin-hn- 
loiird,  ce  qui  ne  l'empêchait  pas  de  mettre 
beaucoup  de  grâce  et  d'esprit  dans  son 
Jeu. 

Un  jour  «lu'il  n'y  avait  que  deux  per- 
sonnes dans  la  salle,  on  n'en  fut  pas 
moins  obligé  de  jouer  pour  elles.  Quand 
le  spectacle  fut  fini,  Carlin  s'avança  sur  lo 
bord  du  théâtre  et  invita  un  des  deux 
spectateurs  à  s*a|)procher.  «  Monsieui-.  lui 
(lit-il,  si  vous  reneuntrez  quelqu'un  en 
sortant  d'ici,  faites-moi  le  plaisir  de  lui 
annoncer  que  nous  ilonnerons  demain  la 
même  pièce  qu'aujoui-d'hui  ». 

Ces  trois  comédiens  qui  étaient  si  gais 
au  théâtre  étaient  fort  tristes  à  la  ville  ; 
ThomAssin  en  offre  un  exemple.  Dévoré 
par  une  mélancolie  qui  menaça  de  le  con- 
rluire  au  tombeau,  cet  acteur  alla  consulter 
le  médecin  Dumoulin  qui,  ne  le  connais- 
sant pas,  lui  conseilla,  pour  toute  recette, 
d'aller  voir  l'italien  de  la  comédie  italienne. 
Dans  ce  cas,  répandit  Thomassin,  il  faut 


18  FOYERS   Et   COULISSES 

que  je  meure  de  ma  maladie,  car  je  suis 
moi-même  cet  arlequin  auquel  vous  me 
renvoyez.  Cette  anecdote  a  fourni  à  Joseph 
Pain  le  sujet  d'ua  vaudeville  joué  à  la  rue 
de  Chartres. 

Il  est  juste  de  citer  aussi  le  célèbre  Ca- 
mérani,  célèbre,  celui-là,  à  cause  de  l'ori- 
ginalité de  sa  personne.  11  remplit  pendant 
plus  de  quarante  ans  les  fonctions  de  se- 
mainier à  la  comédie  italienne.  C'était  un 
gourmand  fieffé.  Il  mourut  d'une  indiges- 
tion de  pâté  de  foie  qu'au  beau  milieu  de 
la  nuit  il  avait  entamé  tout  seul. 

Le  Vaudeville  fut  longtemps  station- 
naire,  mais,  vers  1660,  Favart,  qui  avait 
déjà  donné  quelques  ouvrages  agréables, 
obtint  de  grands  succès.  Cet  auteur  fécond 
et  gracieux  a,  pour  ainsi  dire  à  lui  seul, 
créé  un  genre  de  vaudeville  que  nous  ap- 
pellerons pastoral  ou  villageois.  Il  donna 
Annette  et  Lubin,  qui  produisit  beaucoup 
d'effet.  Le  public ,  qui  n'avait  entendu 
chanter  jusqu'alors  que  de  méchants  cou- 
plets, parut  goûter  ceux  de  Favart,  qui,  en 
effet,  ont  le  mérite  d'être  bien  tournés  et 
de  n'offrir  que  des  images  agréables. 

Ensuite,  ligurez-vous  ces  petites  pièces 
pleines  de  grâce  et  de  naturel,  représen- 
tées par  des  acteurs  tels  que  Laruette, 
Clairval,  Caillot  et  surtout  par  M"*  Fa- 
vart, celte  actrice  connue  par  ses  talents, 
SOU  esprit  et  sa  liaison  avec  l'abbé  de 


VAUDEVILLE  19 

Voiscnon,  qui,  si  l'on  en  croit  la  malignité 
publique,  fut  l'auteur  d'une  partie  des 
pièces  qu'elle  publiait  sous  son  nom  ou 
sous  celui  de  son  mari. 

yme  Favart  a  eu  l'avantage  de  jouer  de- 
vant M.  le  Maréchal  de  Saxe,  quand  il 
donnait  des  bals  et  des  spectacles  à  ses 
av^t-postes.  C'était  le  temps  où  l'on  fai- 
sait la  guerre  en  talons  rouges,  le  temps 
où  l'on  se  découvrait  devant  les  Anglais 
en  les  invitant  à  faire  feu  les  premiers. 

En  1780,  deux  auteurs  :  Piis  et  Barré, 
jetèrent  un  vif  éclat. 

A  cette  époque  la  comédie  italienne 
jouait  de  grands  opéras.  On  avait  conservé 
jusque-là  l'habitude  de  mêler  de  la  prose 
aux  couplets  ou  des  couplets  à  la  prose  : 
Piis  fut  le  premier  qui  fit  des  vaudevilles 
tout  en  chansons.  Cet  essai  fut  bien  ac- 
cueilli et  la  comédie  italiennejoua  succes- 
sivement les  Amours  d'été,  les  Vendan- 
geurs, la  Veillée  villageoise ,  etc.  Dans 
les  Vendangeurs,  le  bailli  se  justifiait  en 
couplets  de  défendre  le  vin,  la  danse  et  la 
balançoire. 


«<  La  balançoire  à  la  santé 
«  Ne  saurait  être  utile: 

«  Car  plus  le  corps  est  agité, 
«  Moins  l'esprit  est  tranquille. 

a  L'honneur  est  alors  en  suspens, 
«  Et  si  la  corde  casse, 


20  lOYERS   ET   COULISSES 

«  Ce  n'c5t  jamais  qu'à  vos  clépens 
«  Que  l'amour  vous  rainasse.  ■ 

Comme  on  le  voit,  le  Vaudeville  prend 
une  sorte  de  couleur.  Ces  ouvrages  joués 
par  Mirhu,  Rosière,  Trial,  iJorsonville, 
Thomnssin  (fils  de  l'ancien  .\rlcquin), 
par  M""'*  Xaiiiville,  Trial,  Colombe.  Gon- 
tier,  Dugazon,  faisaient  fureur. 

M""  Gonlicr  excellait  dans  le:>  rôles  do 
fermières,  de  paysannes;  elle  était  par- 
faite dans  la  nourrice  de  Fanl'an  et  Colas. 

Elle  faisait  rire  et  pleurer  tout  à  lafois. 

M"»''  Gonlior  aimait  beaucoup  la  plai- 
santerie, et  pourtant  elle  était  sévère  sur 
les  pratiques  religieuses.  Quand  elle  de- 
vait jouer  un  rôle  nouveau,  ses  camai-a- 
des  l'ont  souvent  vue,  derrière  une  cou- 
lisse, Fe  signer  très-sérieusement  et  dire 
tout  bas  avec  émotion  :  ^  Mon  Dieu,  faites- 
moi  la  grâce  do  savoir  bien  mon  rôle.  » 

Domini<iuo  ne  pouvait  pas  souffrir  un 
bon  mot  contre  l'Eglise.  Carlin  était  fort 
dévot;  Trial  et  sa  femme  assistaient  fous 
les  dimanches  à  la  grand'  messe  de  leur 
paroisse  ;  Champville  faisait  ses  Pâques. 
M""  Colombe  offrait  elle-même  le  pain 
béni.  Entln,  on  connaît  l'anecdote  d'un 
pauvre  diable  chargé  de  remplir  les  rôles 
dits  accessoires. 

Un  jour  que  l'on  représentait  les  Deux 
Chasseurs,  il  faisait  un  orage  affreux;  les 


VAUDEVILLE  21 

éclairs  brillaient  ;  le  ciel  était  en  feu. 
L'ours  entre  en  scène  ;  au  moment  où  il 
passait  devant  le  souffleur,  un  coup  de 
tonnerre  retentit.  L'acleur  est  tellement 
effrayé,  qu'oubliant  qu'il  est  dans  la  peau 
d'un  ours,  il  se  dresse  sur  ses  deux 
pieds,  fait  le  signe  de  la  croix  et  continue 
son  rôle   au   milieu   d'un  rire   universel. 

Vous  allez  peut-être  penser  que  ces 
vaudevilles  qui  attiraient  la  foule  faisaient 
la  fortune  de  ceux  qui  les  composaient? 
Point!...  Ces  pièces,  qui  avaient  valu 
plus  de  cent  mille  écus  au  théâtre  Mau- 
conseil,  n'ont  point  rapporté  douze  cents 
francs  à  chacun  de  leurs  auteurs.  Vous 
voyez  que  ce  n'était  pas  le  bon  temps  du 
Vaudeville. 

Cette  guerre  déclarée  à  la  chanson  con- 
tinua, et  petit  à  petit  le  flon*flon  disparut 
de  l'afiiche  de  la  Comédie-Italienne.  Ici 
finit  l'histoire  du  Vaudeville  à  ce  théâtre. 

On  a  bien  quelquefois  représenté  de  ces 
sortes  d'ouvrages  dans  les  salles  Feydeau 
et  Ventadour;  mais  c'était  de  loin  en  loin, 
pour  célébrer  une  victoire  ou  pour  chan- 
ter une  circonstance. 

Au  18  brumaire,  on  joue  les  Mariniers 
de  Saint-Cloud,  à  propos  de  la  chute  du 
Directoire  ;  plus  tard,  Vadé  chez  lui  et  le 
Tableau  des  Sabines,  vaudeville  composé 
en  l'honneur  du  peintre  David  et  dans  le- 
quel Dozainville,  dont  parle   Henri  Mon- 


22  FOYERS   ET   COULISSES 

nici-,  était  si  comique  et  si  amusant. 

Voyant  que  U'  théâtre,  qui  avait  été  son 
berceau,  lui  avait  été  fermé  à  tout  jamais, 
le  Vaudeville  alla  frapper  à  toutes  les 
portes,  et  toutes  les  portes  lui  furent  ou- 
vertes. Ce  fut  peut-être  un  malheur  pour 
lui;  car  depuis  qu'on  chante  parluut,  on 
ne  chante  nulle  part. 


THEATRES 


FOIRES   ST-GERMAIN   ET  ST-LAURENT 

Voici  deux  llieàlres  dont  i  Instuire  est 
sans  contiedil  fort  amusante.  Bien  avant 
qu'il  y  eût  des  spectacles  dans  les  deux 
localités  d'où  ces  théâtres  ont  tiré  leurs 
noms,  on  y  montrait  des  marionnettes, 
et  le  fameux  Brioché  y  établit  les  sien- 
nes, qui  sont,  à  ce  que  l'on  assure,  les 
premières  que  l'on  ait  vues  à  Paris.  Il 
trouva  bientôt  des  imitateurs,  et  Polichi- 
nelle se  lit  naturaliser  français. 

Polichinelle  a  joué  un  grand  rôle  aux 
foires  Saint-Germain  et  Saint-Laurent, 
cela  devait  être;  il  est  si  peuple,  il  siijnor 


VAUDEVILLE  23 

Pulcinella.  On  a  voulu  comparer  Mayeux 
à  Polichinelle  !  Nous  protestons  de  toute 
notre  indif^^nation  contre  une  semblable 
calomnie.  Et  d'abord  Mayeux  n'a  qu'une 
))0sse,  et  Polichinelle  en  a  deux.  Polichi- 
nelle mystifie,  Mayeux  est  mystifié;  Poli- 
chinelle est  brave,  Mayeux  est  poltron. 
Gloire  donc  à  Polichinelle  ! 

Après  Polichinelle  vinrent  le's  animaux 
sauvages,  les  lions,  les  Icopards,  les  ti- 
gres, les  ours,  etc.  Les  nains  ont  succédé 
aux  géants  (cela  se  voit  encore),  puis 
enfin  sont  venus  les  chats,  les  chiens,  les 
rats  et  les  singes. 

On  a  vu  à  la  foiie  Saint-Laurent  des 
rats  danser  en  cadence  sur  la  corde,  au 
son  des  instruments,  se  tenant  debout  sur 
leurs  pattes  de  derrière  et  portant  de  pe- 
tits contre -poids  comme  de  véritables 
danseurs  de  corde.  Il  y  avait  une  troupe 
de  rats  qui  dansaient  un  ballet  figuré  sur 
une  grande  table  au  son  des  violons  et 
avec  autant  de  justesse  que  des  danseurs 
de  profession.  Mais  ce  qui  émerveilla  sur- 
tout nos  bons  aïeux ,  ce  fut  un  rat  blanc 
de  Laponie  qui  dansa  une  sarabande  avec 
autant  d'aplomb  et  de  grâce  qu'auraient 
pu  le  faire  Richelieu  ou  Louis  XIV.  A  la 
Foire  Saint-Laurent,  il  y  avait  un  singe 
qu'on  appelait  le  Divertissant;  il  jouait  du 
bilboquet  et  a])prenait  à  jouer  du   violon. 

Tout  ce  qu'on  peut  dire  en  faveur  des 


24  FOYF.nS    ET  COULISSES 

anciennes  Itètes,  c'est  qu'elles  auraient 
encore  aujourd'hui  la  supcriorilc  sur  les 
nouvelles. 

Ce  fut  à  peu  près  vers  l'année  1505  que 
l'on  commença  à  voir  des  acteurs  à  la 
foire  Saint -CuM-main.  Les  frères  de  la 
Passion  voulurent  les  en  chasser  ;  mais 
une  sentence  du  lieulenfînt  civil,  du  5  avril 
151)5,  maintint  le  nouveau  théûlre  de  la 
foire,  à  la  charge  par  lui  de  payer  aux 
fi'ères  de  la  Passion  doux  ccus  par  an. 

La  foire  Saint-Laureut  était  située  en- 
tic  les  rues  du  Faul)Ouri,'-Saint-Denis  et 
du  Fauliourg-Saint-Martin.  Ces  deux  rues 
ont  longtemps  porté  le  nom  de  Faiihourr/ 
do  la  Gloire.  On  ignore  l'origine  de  celle 
ancienne  dénomination.  En  lii09,  ces  deux 
foires  offraient  déjà  deux  loges  de  spec- 
tacle. On  obligeait  les  acteurs  à  finir  leurs 
jeux,  en  hiver,  à  quatre  heures  et  demie 
du  soir,  à  ne  pas  recevoir  plus  do  citi'/ 
sons  au  parterre  et  douze  sous  aux  pre- 
mières; et  de  plus,  à  n'y  rien  jouer  et  n'y 
rien  chanter  sans  l'autoiisation  et  le  vis  i 
du  procureur  du  roi.  On  voit. que  la  icn- 
sure  date  de  loin.  Kn  169",  il  y  eut  phi- 
sieurs  loges  dans  chacune  desquelles 
était  une  troupe  de  danseurs  de  corde  cl 
de  sauteurs.  Le  nombre  des  direcleurs 
qui  ont  exploité  ces  établissements  est 
considérable.  Les  principaux  sont  :  les 
frères  Alard,    Maurice.    Hertrand.   S.iint- 


VAUDEVILLE  25 

Eflme,  Nivelon,  lo  chevalier  Pellegiin, 
Jlonteavi,  Restier,  Francisque,  Jean  .Vloa- 
iict,  Lcclusp,  Nicolel,  Audiuot,  Favart. 

Dans  l'origine,  les  pièces  dans  les- 
quelles on  chantait  des  couplets  étaient 
jouées  par  des  marionnettes.  Les  loges 
de  la  foire  ne  resseml)laient  en  rien  aux 
théâtres  actuels.  Une  loge  était  un  lieu 
formé  par  des  planches  où  l'on  dressait 
un  échafaudage  pour  les  spectateurs.  Une 
simple  corde  était  tendue  pour  les  dan- 
seurs. On  n'y  voyait  ni  peintures  ni  déco- 
rations. Elles  ressemblaient  aux.  baraques 
que  les  bateleurs  construisent  maintenant 
pour  courir  les  fêtes  des  environs  de  Pa- 
ris. 

Avant  d'avoir  des  auteurs  connus,  ces 
deux  théâtres  commencèrent  par  repren- 
die  quelques-unes  des  pièces  qui  avaient 
été  jouées  par  les  Italiens,  bien  avant 
leur  suppression,  ordonnée  en  1597.  Quel- 
ques danseurs  de  corde  composaient 
aussi  des  canevas  qu'on  ne  pouvait  re- 
présenter qu'en  y  mêlant  des  tours  de 
force  et  d'agilité. 

Ce  n'est  donc  qu'à  partir  ae  1708  que 
ces  spectacles  forains  donnèrent  des  piè- 
ces faites  iout  exprès  pour  des  auteurs 
en  réputation.  Ces  ouvrages  étaient  appe- 
lés opéras  comiques  mêlés  de  vaudevilles. 

La  Comédie-Française  et  la  Comédie- 
Italienne,  qui  avaient  bien  des  fois  tour- 


2G  FOYERS    KT   COULISSLS 

mente  les  acteurs  fomins.  leur  suscitèrent 
alors  (le  nouvelles  chicanes.  Vers  1"10, 
jalouses  des  succès  qu'ils  obtenaient , 
elles  leur  lirent  défendre  de  jouer  aucune 
voini-die  par  dialogue  ni  même  par  mono- 
logue. 

I^es  auteurs    qui   ont   le  plus  travaillé 
pour   l'Opéra- Cuinique    sont   :    Fuselier. 
Dorneval,    Laflichard,   Garoict,    Passard 
lîallet,  Legrand ,  Autereau.   Laujon,   Fa- 
vart,  Vadé.  etc.  Mais  ce  qu'il  faut  procla- 
mer bien  haut,   c'est  que   René  Lesage. 
l'auteur    de    Gil-DIas,    René    Lesage,    ce 
si  grand  observateur,  cet  écrivain  si  dis- 
tingué, ce   moraliste  si   profond,  a   com- 
mencé   par    éti-e   vaudevilliste.    Lorsqu'il 
vit  les  persécutions  dont   les  pauvres  co 
médiens  allaient  devenir  victimes,  Lesage 
se  lit  leur  prolecteur,  c'est-à-dire  leur  au- 
teur. 

Lesage   était  jeune,  sans  fortune,  sans 
oppui,  il    fallait   bien    qu'il   véciit  d'abord 

fiour  devenir  immortel  ensuite.  Le  beau 
ivre  do  Gil-Blas  n'avait  point  encore 
paru.  Lesage  lit  donc  parler  Arlequin, 
tout  en  rêvant  à  son  archevêque  de  Gre- 
nade. 

G'est  ainsi  que  Lesage  donna  à  l'Opéra- 

Gomique  cent  et  une  pièces  dans  l'espace 

de   vingt-six  ans,  c'est-à-dire  de   l~13t' 

1739. 

Ou  a  donné  à  l'auteur  de   Turcuret  le 


VAUDEVILLE  21 

nom  de  fondateur  de  l'Opéra-Comique; 
c'est  une  erreur.  Le  f^enre  existait  avant 
que  Lesage  travaillât  pour  les  théâtres 
forains. 

Ces  petits  spectacles  cherchaient  sans 
cesse  quelque  ingénieux  moyeu  d'échap- 
per aux  exigences  du  pouvoir  qui  les 
brutalisait.  Panard  l'a  dit  dans  un  vaude- 
ville : 

«  Les  lois  ne  sont  qu'une  barrière  vaine 
«  Que  les  hommes  franchissent  tous; 
«  Car  par-dessus  les  grands  passent  sans  peine, 
a  Les  petits  par-dessous.  » 

On  ne  saurait  se  faire  une  idée  de  l'a- 
charnement que  mettaient  alors  les  comé- 
diens français  à  poursuivre  les  acteurs 
forains.  Lorsqu'une  ordonnance  de  police 
n'était  pas  exécutée  immédiatement,  ils 
envoyaient  des  gens  pour  démolir  les  lo- 
ges. 

Le  29  février  1709,  le  sieur  Peltier, 
menuisier  de  la  t'.omédie-Française,  et 
plusieurs  garçons  de  théâtre,  portant  ha- 
ches, scies,  marteaux,  entrent  dans  la 
loge  du  sieur  Holz,  abattent  une  partie  du 
théâtre  et  des  loges,  brisent  les  décora- 
tions et  les  bancs  du  parquet  et  se  reti- 
rent en  chantant  leur  victoire.  Ces  scènes 
se   sont   souvent   renouvelées,  mais   les 


28  FOYERS    ET    COULISSES 

directeurs  ne  se  rebutaient  point  et  rebû 
tiî^saient  leurs  loges  «les  l'année  suivante 

Ils  apportiiient,  d'ailleurs,  la  même  té- 
nacité en  toute  circonstance.  Quand  on 
défenilait  aux  acteurs  de  parler,  Us  jouaient 
des  pièces  toutes  en  chansons. 

Les  chansons  étant  proscrites  à  leur 
tour,  Lesage,  Dorneval  et  Fuselier  ima- 
ginèrent les  l'crJtcnux.  Chaque  acteur 
avait  son  r«Me  écrit  en  gros  caractères  sur 
un  carton  qu'il  montrait  aux  spectateurs. 
Ces  inscriptions  parurent  daliord  en  prose, 
on  les  mit  plus  tard  en  chansons.  Voici 
de  quelle  manière  on  employait  les  écri- 
tcanx  ; 

Dans  Arlequin,  roi  de  Sirendib,  Arle- 
quin paraît  seul,  après  avoir  fait  naufrage 
sur  la  côte  de  Sirendib;  il  s'avance  dans 
l'île,  il  tient  une  bourse,  se  montre  con- 
solé de  sa  disj?ràce  et  l'exprime  ainsi  par 
un  écrifeau  qui  descend  du  cintre  porté 
par  deux  Amours,  et  déroulé  par  eux  de- 
vant les  spectateurs.  Dès  que  lécrileaa 
était  déroulé,  l'orchestre  jouait  d'abord 
l'air  du  couplet,  un  compère  placé  dans  la 
salle  chantait,  et  le  public  faisait  chorus, 
tandis  que  lacteur  qui  était  sur  le  théâtre 
en  mimait  l'intention. 

On  voit  que  de  peine  on  avait  pour 
faire  comprendre  une  pièce  tout  entière. 
Car  s'il  y  avait  dedans  cinquante  couplets, 
il  fallait  cinquante  écriteaux. 


VAUDEVILLE  29 

Eh  bien  !  le  public  se  portait  en  foule  à 
ce  spectacle,  tant  il  est  vrai  que  l'opposi- 
tion a  toujours  intéressé  en  France. 
Comme  on  savait  toutes  les  persécutions 
que  ces  comédiens  éprouvaient  de  la  part 
du  pouvoir,  le  public  les  en  dédomma- 
geait en  courant  à  leur  représentation. 
Les  auteurs  qui,  de  leur  côté,  soutiraient 
beaucoup  de  ces  entraves,  ne  négligeaint 
rien  pour  se  venger  des  grands  théâtres. 
Dès  qu'il  paraissait  un  opéra,  une  tragé- 
die, un  drame,  les  écriteaux  en  faisaient 
prompte  et  bonne  justice. 

Les  plus  hautes  questions  de  littérature 
étaient  justiciables  de  ces  marionnettes. 
C'est  ainsi  qu'à  propos  de  la  fameuse 
querelle  des  Anciens  et  des  Modernes,  on 
joua  à  la  foire  Saint-Laurent  Arlequin 
défenseur  d  Homère.  Dieu  sait  les  épi- 
grammes  qui  furent  lancées  contre  Dacier, 
sa  femme  et  Lnmothe-Houdart  ! 

En  1722,  un  arrêt  signifia  aux  directeurs 
forains,  et  notamment  à  un  sieur  Fran- 
cisque, qui  devait  ouvrir  une  loge  à  la 
foire  Saint-Germain,  qu'il  eût  à  se  renfer- 
mer dans  les  danses  de  corde  et  de  vol- 
tige. Francisque  venait  d'être  ruiné  par 
un  incendie  à  Lyon.  A  force  de  solliciter, 
et  en  raison  de  ses  malheurs,  il  obtint 
pour  toute  grâce  un  seul  acteur  parlant. 
Il  fallait  donc  qu'il  trouvât  un  auteur  assez 
spirituel  pour  lui  faire  une  pièce  raison- 


30  FOYEnS   ET   COULISSES 

nable,  un  inonologuo,  et  un  acteur  capable 
de  le  bien  jouer  à  lui  seul. 

Lesage.  Fuselier  et  Dorneval  avaient 
bien  préparé  des  pièces  pour  l'ouverture 
de  l'Opéra  -  Comique  aux  foires  Stiut- 
Laurenl  et  Saint-CJermain;  mais  connais- 
sant linterdiction  Ijuicee  contre  ces  deux 
théâtres,  ils  conçuri-nl  l'idée  de  louer  uno 
loffo  sous  le  nom  de  I^aplace,  où  ils  tirent 

i'ouer  par  les  marionnettes  des  pièces  de 
eur  composition.  Ils  donnèrent,  entre  au- 
tre, Pierrot  liuinulus,  parodie  du  Homu- 
lus  de  Laniùthe.  Le  succès  de  ce  vaude- 
ville fut  si  prodigieux  que  le  duc  d'Or- 
léans voulut  le  voir  et  le  fit  représenter  à 
deux  heures  jtprès  minuit. 

Francisque  ne  pouvant  donc  rien  obte- 
nir du  tiiumvirat  chantant,  se  souvint 
((u'on  hii  avait  parlé  d'un  nommé  Piron; 
il  courut  chez  ce  dernier  et  se  présenta 
d'un  air  désespéré  :  •  Je  suis  Francisque, 
entrepreneur  de  l'Opéra-Comique,  lui  dit-il  ; 
la  police  me  défend  de  faire  paraître  plus 
d'un  acteur.  Lesage  et  Fuzelier  m'aban- 
donnent !  Si  vous  ne  venez  à  mon  secours, 
je  suis  un  homme  perdu  !  Vous  êtes  le 
seul  auteur  qui  puissiez  me  sauver;  vous 
faites  de  si  jolies  chansons!  Tenez,  voilà 
cent  écus;  travaillez,  et  comptez  que  ces 
cent  écus  ne  sont  pas  les  seuls  que  vous 
recevrez.  >  En  achevant  ces  mots,  il  dd> 


Vaudevillk  31 

pose  la  somme  sur  le  bureau  de  Piron  et 
s'enfuit  à  toutes  jambes. 

Piron,  qui  eu  voulait  aux  comédiens 
français  de  ce  qu'ils  laissaient  moisir  la 
Mctromanie  dans  les  carions  du  Comité, 
Piron  qui,  comme  Lesage,  n'avait  d'autre 
ressource  que  sa  plume,  se  mit  aussitôt  à 
l'œuvre  :  il  composa  en  huit  jours  Arle- 
quin-Deucali  on,  qui  eut  un  succès  non 
interrompu  de  cent  représentations.  Dès 
ce  moment,  Francisque  s'attacha  Piron, 
qui  ainsi  travailla  longtemps  pour  l'opéra 
comique. 

Les  auteurs  de  ces  théâtres  se  jalou- 
saient également  entre  eux,  comme  l'ont 
fait  depuis  et  comme  le  feront  toujours 
ceux  que  l'amour-propre  et  l'intérêt  met- 
tent en  présence. 

Les  acteurs  de  bois  se  moquaient  des 
acteurs  vivants  ;  les  acteurs  vivants  cros- 
aaient  les  acteurs  de  bois.  On  habillait  de 
petites  marionnettes  de  manière  à  ce  que 
l'on  reconnût  les  acteurs  qu'elles  vou- 
laient contrefaire  ;  elles  imitaient  leurs 
voix,  leurs  gestes,  et  se  moquaient  ainsi 
des  comédiens  français. 

Une  charmante  actrice,  nommée  M''^ 
Maillard,  femme  de  Maillard,  qui  jouait 
les  Scaramouches,  a  été  la  meilleure  Co- 
lombine  de  cette  époque. 

Les  scandales  ne  manquaient  pas  plus 
alors  qu'aujourd'hui  :  Maillard,  mari  de 


îi!2  FOYERS   ET  COULISSES 

Colombinc,  clail   un  jour  à  la  f  "      i- 

Laiircnl,  ilaiis  la   houtif(iii'  iJ'n:  i- 

bois.  limonadier;  la  demoisoiii'  m  ui  ni 
vint  à  passer  pour  se  rendre  au  Ihfàlrc 
et  le  salua.  Un  demanda  à  Maillard  s"il 
connaissait  oetlc  jolie  arlrioe.  «  Kh  !  ca- 
dédis,  répondit-il,  je  suis  pour  le  moins 
son  amant.  » 

Touchez-là,  lui  dit  un  Jeune  officier  qui 
ne  le  coimaissail  pas,  je  puis  vous  en 
dire  autant.  .Nl.iillard  quitta  le  ton  plaisant 
pour  apprendre  à  l'indiscret  qu'il  parlait 
au  mari  do  cette  actrice.  «  Ma  foi  !  reprit 
l'officier,  je  suis  frtché  d'avoir  été  si  sin- 
cère, mais  j'ait  dit  la  vérité.  »  Maillard  so 
battit,  et  fut  Messe,  comme  cela  devait 
ôtre. 

Par  suite  des  querelles  dont  ■  -^ 

parlé,  les  spectacles  de  la  foii  t 

quelquefois  fermés  p!usieui-s  a!  :i 

Monnet  obtint  en  Hôl,   le   réli  t 

de  l'Opéra-Comique.  Cette  réou\ril!iri  se 
fit  le  3  février  1752.  Vadé  travailla  beau- 
coup pour  ce  théî^tre.  C'est  lui  qui  eréa 
le  genre  poissard,  genre  qui  n'a  jamais 
paru  dijj^ne  de  notre  scène, '1  '   ~  le 

on  le  faisait  alors.  Voici  n:  <• 

ce  qui  se  disait  en  plein  tli-  luc  •  i  'nxuit 
les  femmes  les  plus  elefîantes  du  temps. 

1  Dit's  donc  ,  ma'me  la  romlesse, 
comme  vous  trottez  avec  vitesse"!'  .Vvcc 
vot'  gentillesse,  vous  uallee  pointe  à  eo»- 


VAUDEVILLK  33 

fesse?  N'faites  pas  tant  votr' princesse,  on 
sait  c'  que  vaut  vof  sagesse,  i» 

Jean  Monnet  tenait  avant  tout  à  la  vérité 
des  costumes.  C'est  lui  qui  disait  à  ses 
comédiens  :  «  Si  vous  n'avez  pas  toujours 
l'esprit  de  votre  rôle,  faites  en  sorte  d'en 
avoir  l'habit.  » 

Une  circonstance  qui  fait  honneur  à 
1  Opéra-Comique,  c'est  que  Préville,  ce 
grand  comédien  qui  comprit  si  bien  Mo- 
lière et  toutes  les  larges  compositions  du 
^rand  siècle,  Préville  fut  acteur  forain. 
Kamené  de  Lyon  à  Paris  par  Jean  Monnet, 
il  joua  quelque*  années  à  la  foire  Saint- 
Laurent,  s'en  retourna  en  province  et  re- 
vint débuter  à  la  Comédie-Française  à  la- 
quelle il  était  si  digne  d'appartenir. 

La  foire  Saint-Ovide  avait  aussi  des 
baraques,  deux  jolies  salles  de  spectacle, 
des  marionnettes  et  des  marchands  de  pain 
d'épice.  En  l"6-2  on  y  mit  en  vente  des  fi- 
gures représentant  un  jésuite  sortant  d'une 
coquille  d'escargot  et  y  rentrant.  Ces 
charges  devinrent  à  la  mode.  En  1"71,  la 
foire  St-Ovidefut  transférée  delà  place  Ven- 
dôme sur  celle  Louis  XV;  mais  dans  la 
nuit  du  "22  au  23  septembre  l""!,  le  feu 
prit  au>  baraques,  aux  boutiques  et  aux 
salles  de  spectacle  :  tout  ■ievint  la  proie 
des  flammes.  .■S.udinot,  Nicolet  et  d'autres 
directeurs  donnèrent  plusieurs  représen- 
tations au  profit  des  incendiés.  Ce  fut  le 

3 


31  FOYERS   ET   COULISSES 

premier  exemple  (l'un  acte  de  bienfaisance 
de  cette  iiiituro. 

Audiiiût,  auteur  du  Tonnelier,  el  acteur 
delà  Comédie-Italienne,  fit  bâtir  à  la  foire 
Saint-Cieimain  un  petit  tliéAtre  de  marion- 
nettes qui  attira  ionj?temps  la  foule;  et 
Nicolel,  qui  avait  déjà  le  privilège  des 
Grands  danseurs  du  roi  (ce  théâtre  fut  l'o- 
rigine de  la  (iailé), allait,  pendant  la  quin- 
zaine de  Pâf[ues,  (lonner  des  représenta- 
tions à  la  foire  Saint-Laurent. 

L'Ecluse,  qui  était  directeur  d'un  petit 
spectacle  situé  au  coin  de  la  rue  de  Lan- 
cry,  menait  aussi  sa  troupe  jouer  à  l'O- 
péra-Comique. 

Vers  l'année  i780,  ces  théâtres  n'étant 
plus  suivis  comme  ils  l'étaient  aupara- 
vant, les  troupes  se  dispersèrent,  la  Foire 
fut  abandonnée,  et  une  ordonnance  réunit 
rOpéra-Coniique  à  la  Comédie-Italienne; 
et  sans  le  (Icret  de  l'Assemblée  nationale 
qui,  en  llOl,  abolit  les  privilèges  en  per- 
mettant à  tous  d'établir  des  théâtres  à  leurs 
frais,  le  Vaudeville,  si  florissant,  serait 
peut-être  mort  depuis  longtemps.  Par  un 
sentiment  de  vengeance  assez  pardonna- 
ble, M.  de  Piis,  qui  longtemps  après  devait 
deven:  secrétaire  général  de  la  Préfec- 
ture de  police,  conçut  l'idée  de  transpor- 
ter son  répertoire  de  vaudevilles  sur  un 
thâtre  ad  hoc,  après  avoir  toutefois  solli- 
cité de  la  Comédie-Italienne  une  pension 


VAUDEVILLE  35 

modique  et  trop  méritée,  qui  lui  fut  refu- 
sée. De  concert  avec  un  bailleur  de 
fonds,  Rosière,  l'excellent  acteur,  qui  te- 
nait si  bien  l'emploi  des  ganaches,  c'est  à 
lui  qu'on  attrilniait  la  paternité  de  ce 
Lapoïtc  qui  joua  si  parfaitement  les  Ar- 
lequins, enfin,  avec  l'assistance  de  Barré, 
le  nouveau  théâtre  s'ouvrit  rue  de  Chartres, 
le  jeudi  12  janvier  1192,  par  les  Deux 
Panthéons,  pièce  d'inauguration  en  3  actes 
en  vers,  et  vaudevilles  de  f^iis.  Longtemps 
l'affiche  du  théâtre  porta  sur  son  en-tète  la 
devise  de  Boileau  : 

Le  Français,  né  malin,  créa  le  vaudeville. 


Malgré  ces  guerres  toujours  nuisibles, 
toujours  désolantes,  l'administration  de  ce 
théâtre,  tenue  d'une  main  ferme  par  Barré, 
prospéra. 

Pendant  la  période  révolutionnaire,  le 
Vaudeville  eut  à  soutenir  des  luttes  conti- 
nuelles ;  il  fallait  qu'à  l'exemple  des  autres 
il  jouât  des  pièces  composées  dans  l'es- 
prit du  moment.  Or,  chaque  auteur  croyait 
devoir  y  mettre  des  restrictions,  suivant 
ses  propres  opinions,  ce  qui  valut  aux  op- 
posants des  scènes  tumultueuses  et  par- 
fois même  de  la  prison.  C'est  ce  qui  arriva  à 
Barré,  Radet  et  Destontaincs,  au  sujet  do 
leur  Chaste  Suzanne,  où  l'on  crut  voir  des 


3li  FOYERS   ET   COULISSES 

allusions  au  procès  futur  de  Marie-Anfoi- 
nelte.  Au  moment  où  le  juge  dit  aux  dt-ux 
vieillards,  accusant  Suzanne  :  «  Vous  êtes 
ses  accusateurs,  vous  ne  pouvez  pas  être 
ses  juges  !  »  Des  applaudissements  et  des 
sifflets  partirent  dans  toute  la  salle,  et 
bientôt  le  tumulte  devint  tel  que  l'on  fit 
évacuer  la  salle;  quant  aux  auteurs,  ils 
furent  arrêtés  quelque  temps  après.  Fort 
heureusement  que  leurs  amis  les  engagè- 
rent à  faire  quelques  couplets;  ils  en  im- 
provisèrent, en  effet,  qu'ils  envoyèrent 
au  président  de  la  Commune,  avec  une 
lettre  en  conséquence.  Comme  on  le  voit, 
à  cette  époque  il  n'y  avait  point  de  cen- 
sure, on  s'en  prenait  à  l'auteur  et  aux  ac- 
teurs dès  qu'un  couplet  ou  un  mot  provo- 
quait une  allusion  comprise. 

L'Empire  interdit  la  politique  au  "Vau- 
deville. Le  théâtre  dut  se  contenter  de  ce 
qu'on  appelait  alors  les  pièces  de  ç/alenes. 
Tous  les  personnages  célèhi'es,  à  divers 
titres,  y  passèrent.  Le  Vaudeville  mit  en 
chansons  :  Duguesclin,  Condé,  Turenne, 
Corneille,  Racine,  Molière,  puis  Jeanne 
d'Arc,  puis  Piron,  puis  Fanchon  la  viel- 
leuse; tout  cela  réussissait  à  ra\ir,  il  est 
vrai  que  la  troupe  était  excellente  surtout 
en  femmes.  —  On  y  remarquait  >!"«  Bel- 
mont,  dont  le  triomphe  fut  Fanchon  ;  M'^ 
Rivière  Minette,  qui  fut  depuis  engagée 
au  Gymnase.  —  Plus  tard,  Virginie  Dejazet 


VAUDEVILLE  37 

(bien  jeune  alors!)  Jenny  Vertpré,  etc.,  etc. 
En  décembre  1815,  Désaugiers  fut  nommé 
directeur  du  Vaudeville  à  la  place  de 
Barré.  C'est  à  l'occasion  de  cette  nomina- 
tion que  Déranger  improvisa  ce  couplet: 

Bon  Désaugiers,  mon  camarade, 
Mois  dans  tes  poches  deux  flacons  ; 
Puis  rassemble,  en  versant  rasade, 
Nos  auteurs  puissants  et  féconds  ; 
Ramène-les  dans  l'humble  asile 
Où  renaît  le  joyeux  refrain, 
Eh  !  va  t  m  train. 
Gai  boute-entrain! 
Mets-nous  entrain,  bien  entrain,  tous  entrain, 
Et  rends  enfin  au  Vaudeville 
Ses  grelots  et  son  tambourin. 


Désaugiers  suivit  les  conseils  de  Bé- 
ranger,  et  s'entoura  des  meilleurs  auteurs. 
Scribe,  qu'on  peut  considérer  comme  le 
réformateur  de  l'ancien  Vaudeville,  avait 
donné,  le  19  mai  181'2,  V Auberge  ou  les 
Brigands  sans  Je  savoir,  en  société  avec 
Delestre-Poirson  ;  trois  ans  plus  tard,  le 
même  Scribe  faisait  jouer,  avec  et  sans  col- 
laborateurs, Une  Nuit  de  la  garde  natio- 
nale, Farinelli,  le  Comte  Ory,  le  Fou  de 
Péronne,  le  Petit  Dragon,  le  Nouveau 
Pourceaugnac,  la  Somnambule,  etc. 

C'est  de  cette  époque  que  date  le  vaude- 
ville de  mœurs,  celui  qui  tend  à  se  rappro- 


S8  FOYERS   ET   COULISSES 

cher  de  la  comédie,  et  par  l'idée  et  par 
l'intrigue.  Pai-  malheur  pour  le  théâtre  de 
la  rue  do  Chartres,  Scriho.  à  qui  Foirson 
venait  de  pruposer  de  prendre  un  IhoAtre 
à  lui  tout  seul,  s'en  allait  fonder  le  Gym- 
nase-Uruinutiqnf  et  il  emmenait  avec  lui 
Gonthier  cl  M"'  Fcrrin.  —  Malgré  ce  coup, 
Désaugiers  ne  se  découragea  pas ,  et 
bien  lui  en  prit.  —  L'intelligent  et  spi- 
rituel directeur  se  remit  bravement  à  la 
besogne,  et  dunnn  son  Vu  de  bon  cœur  et 
sa  Parisienne  en  Ks/niijno.  En  iSii,  Dé- 
saugiers  ciuilta  la  direction  du  Vaudeville, 
qui  fut  j)i'ise  par  M.  lîérard. 

Après  avoir  administré  pendant  trois  an- 
nées ce  tliéàtie,  M.  Bérard  sollicita  et  ob- 
tint du  ministre  de  l'intérieur.  Corbière,  le 
privilège  d'un  nouveau  théâtre,  avec  l'auto- 
risation de  lobfllir  là  où  il  voudrait:  il  lit 
bàlir  le  Théâtre  des  Aouvenuli'-g,  place  de 
la  Bourse.  En  1825,  Désaugiers  prit  do 
nouveau  la  direction  du  Vaudeville.  Qui 
mieux  que  lui  savait  choisir  les  bons 
auteurs  :  Theaulon.  Uuvry.  Sewrin.  Gen- 
til, Melesville,  Buyaid.  Xavier  Saiutine, 
Dupin,  Dupeuly ,  Uuvert  et  Lauzanne , 
ces  deux  livres  Siamois ,  du  succès  , 
(|ui  inventèrent  une  langue,  la  langue 
d'Arnal. 

Désaugiers  mourut  de  la  jtierrc.  le  9 
août  lb2T,  vers  uuo  heure  de  l'aprcs 
midi. 


VAUDEVILLE  39 

Il  s'était  compose  d'avance  cette  épitaphe 
digne  de  Scai-ron  : 

Ci  gîl!  hélas!  sous  celte  pierre, 
Uu  bon  vivant  mort  do  la  pierre. 
Passant,  que  lu  sois  Paul  ou  Pierre, 
Ne  va  pus  lui  jelcr  la  pierre. 

Désaugiers  clail,  en  môme  temps  qu'au- 
teur dramatique,  un  excellent  comédien 
et  un  habile  chef  d'orchestre,  tilleuls  qui 
lui  furent  souvent  utiles  à  ses  débuts, 
comme  on  va  le  voir  ; 

En  1805,  Désaugiers  était  à  Avignon, 
où  il  jouait  la  comédie  en  compagnie  de 
Lepeintre  aîné  et  de  Jacquclin.  Un  soir 
que,  remplissant  le  rôle  du  père  Thomas 
dans  le  Club  des  bonnes  gens,  il  venait  de 
chanter  une  espèce  de  ronde  en  deux  cou- 
plets, le  public,  croyant  à  tort  qu'il  y  en 
avait  un  troisième,  se  mit  à  crier  : 

—  Le  troisième  couplet  !  le  troisième 
couplet  ! 

—  Mais  il  n'y  en  a  que  deux,  lit  tout 
bas  Désaugiers  à  son  camarade. 

Et  il  allait  essayer  de  passer  outre, 
quanil  les  cris  redoublèrent. 

Que  lit  Désaugiers  ?  il  improvisa  immé- 
diatement un  tioisième  couplet  qui  eut  les 
honneurs  du  bis. 

L'année  suivante,  revenant  de  Marseille 
avec  quelques  comédiens  ses  camarades, 


40  KOYERS    ET   COULISSES 

la  petite  caravane  était  encore  loin  de 
l'aris,  quand  on  s'aperçut  que  r.'irpent 
manquait  absolument;  les  estomacs  com- 
menraii'iit  à  crier.  Dcsaugiers  prit  al^ors 
son  violon,  et,  pour  retremper  le  cou- 
ra},'c  de  ses  amis,  qui  se  refusaient  à 
marcher,  il  leur  joua  des  contredanses 
jusqu'à  la  barrière.  Arrivés  là,  comme  il 
lui  restait  un  sou  en  poche  il  acheta  un 
petit  pain,  le  rompit  en  deux  et  dit  en  riant 
ù  Jac({uclin  : 

—  Veux-tu  l'aile  ou  la  cuisse? 

A  la  mort  de  Désaugiers.  la  direction 
du  théâtre  de  la  rue  de  Chartres  passa 
entre  les  mains  de  MM.  de  Ciuerchy  et 
Hernard-Lcon ,  riche  dune  troupe  qui 
comptait  dans  ses  rangs  Arnal,  Lafont, 
Lepeintre  aîné,  Lepeintre  jeune,  Hernard- 
Léon,  Fontenay,  Volnys;  M°>*  Suzanne 
Brohan  (la  mcre  des  deux  Brohan\  qui 
n'avait  pas  moins  de  talent  ipie  ses  deux 
filles  n'en  ont  aujourd'hui  ;  M"*  Louise 
Maycr,  que  la  Hussie  enleva,  Fargueil, 
Doehe,  Thenard,  Guillemin,  Atala  Boau- 
chéne.  etc.  Les  succès  se  multiplièrent. 
M.M.  Cuierchy  et  Bernard-Léon  dirigèrent 
le  Vaudeville  jusqu'en  18-29,  époque  à 
laquelle  la  direction  passa  entre  les  mains 
do  MM.  Etienne  Arago  et  Bouffé  (ne 
pas  confondre  avec  le  célèbre  comédien 
Kn  1S30,  le  Vaudeville  prit  le  titre  de 
Théâtre    Xat louai;    sa    vieille    saiJo    ou 


VAUDEVILLE  41 

l'on  avait  ri  de  si  bon  cœur,  fut  réduite  en 
cendres  par  un  incLMidie  qui  éclata  dans  la 
nuit  du  16  au  17  juillet  1838. 

L'autorité  ayant  décidé  que  le  théâtre 
ne  pouvait  être  reconstruit  sur  l'emplace- 
ment qu'il  occupait,  M.  Etienne  Arago  et 
son  associé  trouvèrent  d'abord  un  refuge 
dans  divers  théâtres  de  la  capitale,  puis 
s'installèrent  provisoirement,  le  16  jan- 
vier 1839,  dans  une  petite  salle  appelée 
le  Café-Spectacle,  qui  était  située  au  Bazar 
Bonne-Nouvelle. 

Malgré  le  petit  cadre  et  le  prix  exhor- 
bitant  du  loyer,  le  théâtre,  grâce  au  succès 
de  Passé  Minuit  et  du  Plastron,  put  se 
maintenir  jusqu'au  moment  où  il  pût  pren- 
dre possession  de  la  salle  de  la  Bourse, 
que  la  troupe  de  l'Opéra-Comique  quittait 
le  16  mai  1810.  Le  lendemain,  le  Vaude- 
ville s'installait  dans  la  salle  vacante. 

A  partir  de  ce  moment  son  existence  de- 
vient fantastique  et  les  directeurs  s'y  suc- 
cèdent avec  une  rapidité  invraisemblable. 

M.  Etienne  Arago  cède  son  privilège  à 
un  marchand  de  rubans  nommé  Trubert, 
promptement  mis  en  faillite,  malgré  l'im- 
mense succès  des  Mémoires  du  Diable.  En 
1842,  M.  Ancelot  devient  directeur  et  passe 
la  main  â  M.  Hippolyte  Cogniard,  en  1845. 
En  1846,  la  direction  tombe  aux  mains  d'un 
capitaliste  nommé  Piltay,  puis  Lockroy, 
lequel  trouve  la  tâche  trop  lourde  et  se 


l2  FOYERS   ET   COULISSES 

«léinct  au  bout  d'un  an.  Il  e-^t  remplacé  par 
Lc't'hvre  /)'  imiiny  r-\  !)•■  f'oinoti,  l'ral  nt 
FJcury./:  '      '  Puni  Erni'St, 

Lecoiir,  <  '/  ■''''rrvinn,  qui 

fivail  Ofliele  la  pai  I  l-aii, 

lioyer,    Ltirine,   h  ,  ,  ■    -  iiort. 

—  Uaiis  les  ilernicies  iiuuccb  Je  telle  épo- 
i(U(\  néfaste  au  point  «le  vue  matériel, 
brillante  au  point  de  vue  littéraire,  de 
nouveaux  écrivains  ««»  (lr<Mit  jnuer  au 
Vaudeville,    parnu    "  '     Aih 

ijier,   Alexandre  J'  lore 

l'ii}  ■■    lo   .Siuiiij'-  'I  '  ii\  iiij  f,    les 

/  s,   la   Daine  aux  Cimëlius, 

li>  i-ii.rs  iir  niai'hro,  les  Parisiens,  les 
Faux  bonshommes.  Knfin ,  M.  //armant 
prend  en  mains  les  destinées  du  IhéAtrc 
((ui  leprend.  sous  sa  «lirection,  une  nou- 
velle vij^ueur.  Octave  j'.-<-<  n..i  ,.i  *.  .r. 
dou    obtiennent    de    ti 

avec  Dalila,  le  /ioman 

pauvre,    /Rédemption,  :ies ,    les 

Diables  noirs,  les  Fem:  >,  la  Fa- 

mille /icnoilon.  Lafont ,  /ierton  pèro , 
Sainl-dermain.  viennent  foi-litier  un*? 
troupe  déjà  remarquable.  Fur^jueil  porte  , 
en  grande  eumédienne  qu'elle  est  ,  le 
poids  d'un  répertoire  éerasant  pour  toute 
autre,  et  cependant.  nial{:re  tout,  en  dépit 
do  succès  éelalants  cl  ineontestables.  la 
eituatiou  du  Vaudeville  semble  toujours 
précûii<?.  A  qui  s'en   prendre?   Aux  ur- 


VAUDEVILLE  43 

listes'?  Non!  Aux  diiecleurs?  Pas  davan- 
tage? Aux  pièces?  Non!  puisqu'elles  sent 
excellentes.  C'est  donc  la  salle,  qui  a 
tous  les  vices  de  construction,  qui  fait 
du  Vaudeville  un  théâtre  impossible  qu'il 
est  urgent  de  motlilier.  L'occasion  de 
changer  de  local  ne  tarde  pas  à  se  pré- 
senter. —  Le  percement  de  la  rue  du  4  Sep- 
ten\bre  entraînait  naturellement  la  démo- 
lition du  Vaudeville,  qui  fit  sa  clùlure, 
place  de  la  Bourse,  le  11  avril  1869, 
avec  la  Dame  aux  Camélias.  —  Celle  salle 
de  la  place  de  la  Course,  construite  sur 
les  terrains  jadis  occupés  par  le  passage 
Fcydeau,  avait  coûté  trois  millions  quatre 
cent  soixante-sept  mille  fr.,  elle  fut  re- 
vendue, en  1833,  oaze  cent  mille  francs. 


Lt  ca;eau 


De  tous  temps  et  à  toutes  les  époques, 
les  poètes,  les  gens  d'esprit,  les  fins  di- 
seurs, les  gais  disciples  de  Comus,  ont 
aimé  à  se  réunir  en  un  même  lieu ,  le 
plus  souvent  dans  un  cabaret,  pour  se 
livrer  à  d'intimes  causeries.  C'est  ainsi 


44  FOYKRS    KT   COULISSES 

que  nous  rencontrons  à  Rome,  chez  le 
l'.iltaretier  Coranus  ,  Horace  ,  Tihulle  , 
rropcrce.Oviclf,  Imvant  le  vin  de  Kalcrne, 
vantanl  leurs  inaitresses  et  chantant  <juel- 
(juc  clianson  Ijachicjuc  écrite  par  le  pocte 
«le  Tilmr,  dans  le  niode  inventé  par  Sapho, 
la  dixième  muse. 

Au  commencement  du  XYII'  siècle,  à  la 
J 'anime  de  Fin  (rue  de  la  Juiverie).  déjà 
illustrée  par  Vilhjn  et  surtout  par  Hahe- 
lais,  nous  trouvons  une  réunion  de  poètes 
«jiii  avaient  nom  :  Théophile  Bergeron, 
1  »i>il)arreaux  .  Guillaume  Oolletet,  Saint- 
l 'avili  et  l.uillier.  «  Mien  souvent,  raconte 

I  ihain  Chovreim  en  parlant  de  Collelel, 
nous  allions  manger  chez  lui ,  à  condition 
(|ue  chacun  y  fci-ait  porter  son  pain,  son 
plat  avec  deux  bouteilles  de  vin  de  Cham- 
paj,'ne  ou  de  Bourg^ofjnc  ;  et  parce  moyen 
nous  n'étions  pas  à  charge  à  notre  hôte. 

II  ne  fournissait  qu'une  vieille  table  sur 
laquelle  Honsard.  Jodelle,  Bellcau.  Baïf. 
Amadis  ,  Jamyn ,  avaient  fait  en  leur 
temps  d'assez  bons  repas;  et,  comme 
le  présent  nous  occupait  seul,  l'avenir 
et  lo  passé  n'y  onlraienl  jamais  en  ligne 
«le  compte.  CoUelet,  nous  récitait,  dans 
les  intermèdes  du  repas,  ou  quelque 
sonnet  de  sa  façon  .  ou  quelque  fragment 
do  nos  vieux  poètes  que  l'on  ne  trouva 
point  dans  leurs  livres.  » 


VAUDEVILLE  45 

Un  peu  plus  tard,  rue  du  Pas-dc-la- 
Mule,  chez  la  Coiffier,  à  la  Fosse-aux- 
Lions,  nous  voyons  une  autre  réunion  de 
gentilshommes  de  la  plume  et  de  l'épée, 
tous  francs  buveurs  et  gais  rieurs,  for- 
mant une  sorte  de  franc-maçonnerie  ba- 
chique. C'étaient  Saint-Amand,  Nicolas 
Faret,  d'Hareourt,  Maître  Adam  (le  Vir- 
gile au  rabot),  etc.,  etc. 

La  Société  du  Caveau  a  donc  une  gé- 
néalogie dont  elle  peut  être  fière.  C'est 
dans  l'arrière-boutique  de  l'épicier  Gallet 
qu'elle  prit  naissance  à  Paris,  en  1729. 
Gallet ,  homme  d'esprit  et  chansonnier, 
l'ami  de  Panard, de  Piron,de  Collé  etdeCré- 
billon  (ils,  les  invitait  souvent  à  dîner.  L'es- 
prit et  les  couplets  des  convives  égayaient 
ces  repas.  Mais  l'épicier  savait  allier  l'es- 
prit futile  d'Kpicure  au  talent  plus  solide 
du  commerçant  ;  quand  il  avait  ({uelque 
marché  à  conclure,  il  faisait  asseoir  à  sa 
table  les  marcliands  avec  qui  il  traitait,  et 
ceux-ci,  flattés  de  se  trouver  en  si  aimable 
compagnie,  charmés  des  saillies  qu'ils 
entendaient,  concluaient  plus  facilement 
les  affaires.  Piron,  qui  s'aperçut  du  ma- 
nège, dit  un  jour  à  Collé  :  «  Je  crois  vrai- 
ment qu'il  nous  prête  sur  gages.  »  Gallet 
était  soupçonné,  en  effet,  de  se  livrer  à 
l'usure.  Quand  le  doute  ne  fut  plus  permis 
à  cet  égard,  la  Société  prononça  son  ex- 
clusion, et  M.  Gallet  fut  prié  de  dîner  le 


46  FOYEns  ET  roriJssES 

dimanche  partout  ailleurs  qu'au  Caveau. 

C'était  effectivement  le  premier  diman- 
che do  chaque  mois,  dans  le  cabaret  de 
l.andel,  situe  au  carrefour  de  Buci  et 
connu  sous  le  nom  de  Caveau,  qu'avait 
lieu  la  réunion. 

Panard,  Piron  et  Collé  appelèrent  à 
leurs  dîners  mensuels  :  Fuzeîier.  Saurin, 
Salle,  Crébillon,  Uuclos,  Gentil-Bernard. 
Labi'ucro,  Moncrif,  Ilelvétius,  Rameau  et 
le  peintre  Boucher. 

Le  bourgogne  et  le  bordeaux  jouaient 
un  grand  rôle  dans  ces  tournois  bachi- 
ques. 

Si  le  trait  porté  contre  un  ouvrage  nou- 
veau ou  l'épigramme  lancée  contre  les  ab- 
sents et  parfois  même  contre  les  assis- 
tants, portait  juste,  celui  contre  lequel  il 
était  dirigé  devait  vider  son  verre  ù  la 
santé  du  i-ailleur.  vSi,  au  contraire,  il  était 
mal  dirigé  ou  do  mauvais  goût,  l'auteur 
était  condamné  ù  boire  un  verre  d'eau, 
tandis  que  tous  les  autres  sablaient  le 
bourgogne  ou  le  bordeaux  en  l'honneur 
de  la  victime  manquée. 

Qui  ne  sait  que  le  verre  de  Panard  avait 
l'exacte  mesure  d'une  bouteille  de  bor- 
deaux et  que  Panard  le  vidait  sans  effort, 
pour  célébrer,  loin  des  censeurs.  Baechus 
aussi  bien  qu'.VpoIlon  .  Eros  aussi  liieu 
qu'ApoUoj   et  Dacchus.  On  ne  se  réunis- 


VAUDEVILLE  Al 

sait  chez  Landel  que  pour  jouter  d'esprit 
et  de  gaîté  : 

Pour  voir  genUUe  fillette, 
Sitôt  qu'on  l'appellera, 
Pour  percer  une  feuilletto 
Dès  qu'on  la  demandera, 

Eh  Ion  Ion  la 

Landerirette 

Eh  Ion  Ion  la 

Landel  ira 


Cette  Société  se  dispersa  à  la  fin  do 
1139,  après  avoir  duré  environ  dix  ans. 
Elle  avait  eu  le  tort  d'inviter  des  grands 
seigneurs  A  ses  séances.  Ceux-ci,  ne  vou- 
lant pas  être  confondus  avec  les  membres 
présents  et  tenant  à  marquer  qu'ils  ve- 
naient avant  tout  assister  à  un  spectacle, 
refusèrent  des  sièges  qu'on  leur  offrait. 
Le  silence  seul  répondit  à  leur  dédain  ; 
mais  cette  aventure  éloigna  des  réunions 
quelques  memltres  à  qui  leur  position  de 
fortune  commandait  des  ménagements  ; 
d'autres  quittèrent  Paris  .  appelés  par 
leurs  fonctions  en  province  ou  à  l'étran- 
ger. Une  partie  des  membres  du  Caveau 
se  trouva  ainsi  dispersée,  et  tous  ces- 
sèrent de  se  réunir. 

Le  Caveau  avait  fait  naître  autour  de 
lui  d'autres  sociétés  chantantes  :  la  Société 
d'Apollon,  la  Société  des  Enfants  de  la 


48  FOYERS   KT   COULISSES 

Lyre.  Lui,  le  premier  en  date,  le  premier 
par  son  esprit  et  par  sa  ^'aité,  ne  pou- 
vait mourir  entièrement.  Il  se  réveilla, 
en  effet,  en  i"5y,  grâce  au  fermier  j;é- 
néral  Pelletier,  oui  recevait  à  sa  table, 
tous  les  mercredis,  Maiinontel,  Suard, 
Hoissy,  Lanoue ,  Collé,  Crebillon  lils, 
lielvctius,  Gentil-Bernard  et  Laujon. 

Ces  réunions,  bien  que  consacrées  à 
chanter,  à  rire  et  à  boire,  étaient  moins 
paies  et  moins  libres  que  celles  de  la  so- 
ciété précédente.  Les  hommes  de  lettres 
se  sentaient  peu  ù  l'aise  au  milieu  de  tant 
de  luxe,  et  ils  se  séparèrent  de  nouveau 
quel(|ues  années  avant  la  Révolution.  Pel- 
letier leur  en  fournit  le  prétexte  par  son 
mariage  avec  une  aventurière  qui  devait 
lui  faire  payei-  ''her  son  obstination  ù  ne 
suivre  aucun  conseil.  Devenu  fou,  i\  la 
suite  de  ses  chagrins  domestiques,  il 
mourut  à  Charenton. 

En  nyO.  les  Diners  du  Vaudeville  res- 
suscitent l'esprit  du  Caveau.  Barré,  Badet, 
Desfontaines  et  Piis  en  sont  les  fonda- 
teurs. Le  règlement  porte  que  le  diner 
sera  mensuel  et  que  chaque  convive  y 
dira  une  chanson.  Armand  Gouffé  y  fait 
entendre  Je  Corbillard,  puis  sa  Grande 
Bonde  h  boire;  Ségur  .TÎné,  la  Chaumière  ; 
Segur  cadet,  le  Voyatje  de  l'Amour  et  du 
Temps.  D'autres  célèbrent  les  victoires  de 
Bonaparte.    Philippon    de   la    Madelaine, 


VAUDEVILLE  49 

Emmanuel  Dupaty,Lt\ujon,  Prevot-d'Iray, 
Dieulafoy,  etc.,  complètent  l'ensemble 
de  cette  société  spirituelle,  badine  et  pa- 
triotique. Elle  vit  le  commencement  du 
XIX*^  siècle  et  n'alla  guère  au  delà.  La 
dernière  réunion  eut  lieu  dans  les  pre- 
miers jours  de  1802.  Elle  avait  public 
neuf  volumes  contenant  les  couplets  chan- 
tés par  ses  membres.  On  en  prit  la  Heur 
et  on  fit  paraître  les  deux  volumes  bien 
connus  sous  le  titre  de  :  Choix  des  Dîners 
du   Vaudeville. 

En  1806,  le  Caveau  revenait  au  Café  de 
Cancale  sous  le  nom  de  Caveau  moderne. 
Armand  Gouffé  et  le  libraire  Cappcllc  en 
furent  les  fondateurs.  Ils  y  aiiiielèront 
Désaugiers,  Brazier,  Anlignac,  Piis,  Sé- 
gur  aîné,  E.  Dupaty,  Laujon,  Philippon 
de  la  Madelaine,  Uucray-Duménil,  Cadet- 
Gassicourt,  Grimod  de  la  Reynière,  etc. 
Les  dîners  avaient  lieu  au  Rocher  de 
Cancale,  rue  Montorgueil,  le  20  de  chaque 
mois.  Laujon,  alors  fort  âgé,  les  prési- 
dait. Après  sa  mort,  la  présidence  passa 
à  Désaugiers.  Ce  dernier,  excellent  acteur 
et  Irès-bon  mime  ,  chantait  ou  plutôt 
jouait  ses  chansons  avec  une  verve  qui 
allumait  comme  une  traînée  de  poudre 
l'entrain  et  la  gaîté.  Ce  fui  pour  le  Ca- 
veau qu'il  composa  la  plupart  de  ses  chan- 
sons, entre  autres  :  Monsieur  et  madame 
Denis,  Cadet  Buteux,  la  Vestale,  et  cette 


5U  FOYERS   ET   COULISSES 

Treille  de  Sincérité,  chef-d'œuNTe  de  fine 
satire  : 


Cette  treille  miraculeuse 

Dont  la  V-'-     •   ■   '   '  -  '•■' 

-n  Tn 

Passa  le:  . 

Chez  le  <i 

Mais  des  giiraiiis  au. 

Ont  lu  dans  un  sav  . 

:>< 

Qu 

...  jues 

Ex. 

No_. 

..erveille, 

Ce  phénomène  regrette. 

La  treille 

De  sincérité. 

En  fait  de  tieilles ,  les  membres  du  Ca- 
veau n'en  dédaignaient  aucune.  Dcsa«- 
giers  chantait  : 

Le  Màron  m'invite 
Le  P^ar.nc  m"agite, 
I  \  m'excite, 

I  ..e  séduit; 

J  a;..  •  ic  ionnerre, 
J'aime  le  madère,  etc. 


Ainsi,  comme  ses  devanciers,  le  Caveau 
moderne  unissait  le  culte  du  vin  au  culte 
de  l'esprit,  la  gastronomie  à  la  lyre.  Cha- 

3ue   mois    il    rédigeait,   sous  le   titre  de 
ournal  des  Gourmaûds  et  des  Belles,  le 


VAtT)EVII.LE  51 

compte  rendu  de  ses  dîners.  Le  nombre 
des  adeptes  s'augmentait  :  Jouy,  Theau- 
lon,  Ourry,  Eusèbe  Salverte .  Coupart, 
Rougemonl,  etc.,  prenaient  place  à  la 
table  des  chansonniei  s.  Des  hommes  il- 
lustres, lettrés,  savants,  des  administra- 
teurs ,  regardaient  comme  un  honneur 
d'être  invités.  Mais,  parmi  tous,  celui  dont 
la  réputation  est  restée  la  plus  brillante, 
ce  fut  Béranger.  Le  Roi  d'Yretot,  les 
Gueux  et  les  Jnôdélités  de  Lisette,  avaient 
appelé  sur  lui  l'attention  de  Desaugiers, 
qui  l'invita  à  un  des  dîners  du  Caveau;  et 
foi  nous  laissons  Béi-anger  parler  lui- 
même  : 

«  En  1813,  conte-t-il  dans  Ma  Biogra- 
phie, existait  depuis  plusieurs  années  une 
réunion  de  chansonniers  et  de  littérateurs 
qui  avait  pris  le  nom  de  Caveau .  en  mé- 
moire du  Caveau  illustré  par  Piron,  Pa- 
nard, Collé,  Gallet  et  Crébillon  père  et 
fiis.  Desaugiers,  à  la  mort  du  vieux  Lau- 
jon,  avait  été  appelé  à  présider  cette  so- 
ciété, dont  les  chants  contrastaient  alors 
si  s'ingulièrement  avec  les  malheurs  dont 
la  France  était  menacée.  Je  n'ai  jamais  eu 
de  goût  pour  les  associations  littéraires, 
et  l'idée  ne  devait  pas  me  venir  de  moi- 
même  de  faire  partie  d'une  société.  De- 
saugiers eut  occasion  de  voir  mes  cou- 
plets, chercha  à  me  connaître,  et  je  ne  pus 
résister  aux  instances  qu'il  me  fit  d'accep- 


52  FOYERS   ET    COII.ISSES 

ter  de  dîner  au  moins  une  fois  au  Claveau 
avec  tous  ses  collègues,  que  je  ne  con- 
naissais ({ue  de  nom.  Je  m'y  rendis  au 
jour  lixé,  et  j'y  chantai  plusieurs  chan- 
sons. Chacun  parut  surpris  que,  si  riche 
en  productions  de  ce  gciu-e.  je  n'eusse  ja- 
mais pensé  à  les  publier.  «  Il  faut  qu'il 
soit  des  nôtres  »  fut  le  cri  de  tous.  Pour 
obéir  aux  règlements,  qui  défendaient  de 
nommer  un  candidat  présent,  on  me  fit 
cacher  derrière  la  porte,  un  biscuit  et  un 
verre  de  Champagne  <à  la  main.  J'y  impro- 
visai quelques  couplets  de  remerciement 
pour  mon  élection  faite  à  l'unanimité,  au 
bruit  de  joyeuses  rasades  et  confirmée 
par  une  accolarle  générale.  » 

Ces  couplets  de  remerciement  commen- 
cent ainsi  : 

Au  caveau  je  n'osais  frapper; 
Des  méchants  m'avaient  su  tromper  : 
C'est  presque  un  rercle  académique. 
M'avait  dit  maint  esprit  caustique. 
Mais  que  vuis-je?  de  bons  amis 
Que  rassemble  un  couvert  bien  mis.         * 
Asseyez-vous,  me  dit  la  compagnie. 
Non,  non,  ce  n'est  point  comme  à  l'Académie, 
Ce  n'est  point  comme  à  l'Académie. 


C'est  du  Caveau  et  au  bruit  do  ses  ap- 
plaudissements que  liientôt  se  répandit 
dans  Paris  et  dans  toute  la  France  la  ro- 


VAUDEVILLE  53 

nommée  de  notre  grand  poëte,  de  notre 
immortel  chansonnier. 

Les  dissentiments  politiques  qui,  après 
la  Restauration,  divisèrent  la  nation  et  les 
familles,  n'épargnèrent  pas  le  Caveau  et 
amenèrent  sa  dissolution  en  1817.  Heu- 
reusement, dès  1813,  un  fils  lui  était  ne  : 
Momus  avait  convié  la  chanson  et  la  gas- 
tronomie à  ses  soupers.  C'est  là  que  se 
réfugièrent  les  membres  fervents  du  Ca- 
veau défunt.  Les  soupers  de  Moiuus  ne 
cessèrent  qu'en  18:28. 

Dans  ce  pays  où  l'esprit  vit  sans  cesse, 
le  Caveau  ne  saurait  entièrement  mourir. 
M.  Albert  Montémont  le  reconstitua  en 
1834,  et  il  n'a  pas,  depuis  lors,  cessé  de 
se  réunir.  Le  premier  vendredi  de  chaque 
mois,  la  chanson  se  réveille.  Les  dîners, 
qui  avaient  lieu  d'abord  au  pied  de  l'an- 
cienne butte  Saint-Boch,  à  deux  pas  du 
café  de  la  Régence,  dans  le  restaurant 
Pestel,  se  font  maintenant  au  Palais-Royal, 
dans  un  des  somptueux  salons  du  café 
Corazza.  Les  convives  sont  les  membres 
titulaires,  les  membres  honoraires,  les 
associés  de  la  province  ou  de  l'étranger, 
car  il  y  en  a  de  la  Nouvelle-Orléans  et  de 
l'île  de  la  Réunion,  enfin  le-  visiteurs, 
c'est-à-dire  les  personnes  qui  ont  l'hon- 
neur cl'ètre  invitées  par  un  membre  titu- 
laire. La  société  a  un  président,  un  vice- 
président,  un  secrétaire,  un  trésorier  et 


54  FOYERS    ET   COULISSES 

un  maître  des  cérémonies.  Ces  dignitaires 
sont  élus  pour  un  an.  Les  membres  titu- 
laires ne  peuvent  dépasser  le  nombre  de 
vingt. 

Il  y  a,  dans  les  dîners  du  Caveau  actuel, 
quelque  chose  du  cérémonial  académique 
plutôt  que  les  libres  allures  et  le  sans- 
gène  des  anciennes  sociétés  chanUintes. 
IjCS  vieilles  traditions  sont  cei)endant  res- 
pectées, un  peu  comme  on  respecte  les 
cérémonies  d'un  culte.  Les  membres  titu- 
laires se  tutoient,  plutôt  pour  obéir  au 
règlement  que  par  abandon  et  par  laisser- 
aller.  L'habit  noir  est  de  rigueur,  comme 
à  l'Institut  l'habit  à  palmes  vertes.  Un 
seul  membre  ,  avec  sa  face  large,  son  air 
égrillard,  sa  gaieté  de  boute-cn-tr;iin,  son 
venti'c  majestueux  et  son  vaste  paletot 
noisette,  semblait  le  vivant  souvenir  de 
l'esprit  gaulois  et  de  la  joyeuse  désinvol- 
ture de  nos  pères  ;  c'était  Van  Clecmputte, 
mort  récemment,  et  dont  on  a  dit  : 

Collé,  Piron  ne  sont  pas,  et  pour  cause, 
Avec  Panard  disparus:  rar  je  vois, 
Gràct'  aux  effets  do  la  métoinpsycose. 
Qu'en  Van  Cleempulle  ils  revivent  t  ais  trois. 

Le  dîner  est  servi;  on  pM>>e  dans  la 
salle  ilu  banquet.  Chacun  prend  la  place 
({ue  lui  a  assignée  un  numéro  distribué 
dans  la  salle  d'attente.  Chaque  numéro  est 


VAUDEVILLE  bo 

orné  d'un   couplet,  dans  le  genre  do   ce 
quatrain  de  Désaugiers  : 

De  la  gaîté  le  doux  attrait 
Embellit  jusqu'à  la  sagesse  ; 
De  renfance  c'est  le  hochet, 
Et  le  bâton  de  vieillesse. 

Tout  en  déroulant  sa  serviette,  chacun 
lit  à  demi-voix  le  couplet  qui  lui  est  échu  : 
c'est,  comme  on  l'a  dit  spiriluellcment, 
«  le  Béncdicilê  du  Caveau.  »  Le  président 
a  devant  lui,  à  sa  droite,  un  grelot  à  man- 
che d'ébéne,  c'est  le  grelot  de  la  Folie,  et 
à  sa  gauche,  dans  un  étui  en  maroquin,  le 
fameux  verre  do  Panard.  Ce  verre,  tiré 
de  son  écrin,  fait  le  tour  de  la  table  pour 
recevoir  le  tribut  d'admiration  des  visi- 
teurs. Le  repas,  élégant  et  de  bon  goiit, 
rappelle  sobrement  ces  plantureuses  aga- 
])0S  où  les  anciens  chansonniers  fêtaient 
l'Amour  et  le  Vin,  et,  si  la  gaîté  jaillit 
au  dessert,  c'est  moins  aux  fumées  du  vin 
qu'à  l'esprit  des  convives  qu'il  faut  en 
faire  honneur. 

Mais  voici  le  café  et  les  liqueurs.  Le 
président  agite  le  grelot  et  donne  ainsi  le 
signal  des  chansons.  Non-seulement  les 
membres  titulaires,  mais  les  membres 
honoraires  et  associés,  les  visiteurs  mêmes 
sont  invités  à  faire  entendre  leurs  pro- 
ductions. 


56  FOYERS   ET   COULISSES 

Les  hommes  les  plus  honorables  com- 
posent le  Caveau  :  auteurs  dramatiques, 
gens  de  lettres,  médecins,  avoués,  etc.  On 
n'y  rencontre  pas  sans  étoanement  des 
personnages  que  leurs  fonctions  semblent 
éloigner  <ie  la  gaieté  et  des  rires.  Gis- 
quet,  l'ancien  préfet  de  police,  en  faisait 
partie.  Parmi  les  membres  actuels,  citons 
Clairvillc,  le  vaudevilliste;  Mahiet  de  la 
Chesneraye ,  poète  plein  de  sentiment; 
Louis  Protat,  mort  il  y  a  trois  ans  ;  son 
étude,  si  gravement  et  si  habilement  di- 
rigée, n'a  pu  faire  complètement  oublier 
certain  péché  de  jeunesse  ;  Eugène  Vi- 
gnon,  Poincloud,  liusnach,  Grange.  Vin- 
cent, Bernard  Lopcz.  Duprez,  le  chanteur 
Saint-Germain  du  Vaudeville,  en  font 
partie. 

Le  4  mai  1866,  M.  Jules  Janin  est  venu 
s'asseoir  à  la  tablo  du  Caveau.  C'était 
M.  Clairville,  alors  président,  qui  l'a  ac- 
cueilli par  ces  vers  : 


Viens,  suis  la  trace 
D'Anacréon, 
Toi.  dont  le  nom 

Déjà  rappelle  Horace. 
Lesprit.  la  grâce 
Oui  de  nouveau 
Marqué  la  place 

En  tête  du  Caveau. 
Tout  le  pouvoir 


VAUUKVILLE  .  51 

Du  gai  savoir, 

Tu  peux  l'avoir, 
C'est  l'esprit  qui  le  donne; 

Pour  le  prouver 

Sans  trop  rêver 

Une  couronne, 
On  peut  te  la  donner. 


Quand  on  s'appelle,  enfin, 
Jules  Janin, 
On  peut  se  passer  d'un  fauteuil, 
On  prend  sa  chaise, 
On  s'y  met  à  son  aise, 
Et  sans  craindre  recueil, 
On  se  délasse  en  un  joyeux  recueil. 


Le  récipiendaire  a  commencé  ainsi  sa 
réponse  :  «  Ayant  fait  partie,  l'année 
dernière,  du  salon  des  refusés  dans  une 
autre  enceinte,  j'apprécie  d'autant  plus 
l'honneur  et  le  bonheur  de  me  trouver  au 
milieu  de  vous.  »  Et  il  a  terminé  par  ces 
mots  :  «  Mes  amis,  mes  camarades,  mon 
cher  Caveau,  je  bois  à  ta  santé.  »  Et  son 
verre  vidé,  il  a  été  proclamé  président 
d'honneur. 

Deux  mois  plus  tard,  M.  Jules  Janin 
payait  son  tribut  au  Caveau.  C'était  à  lo 
séance  des  mots  donnés.  Cette  séance  a 
lieu  une  fois  par  an,  dans  quelque  res- 
taurant de  la  banlieue  de  Paris.  Là, 
chaque  membre  chante  la  chanson  ou 
Jit  la  pièce  de  vers  que  lui  a  inspiré  le  mot 


58  .  FOYERS   ET   COULISSES 

dont  le  sort  l'a  doté  dans  une  préocdente 
séance.  Jules  Janin  avait  le  mot  omnibus 
complet  ;  voici  le  parti  qu'il  en  a  tiré. 

Lo  suprèmo  omnibus,  armé  d'un  noir  plumet, 
Parcourt  incessamment  la  ville, 
En  portant,  de  façon  civile. 
Le  sénateur,  le  maître  et  le  valet. 
Un  voyageur  docile  est  là  fort  à  sou  aise. 
Le  docteur,  néplipent  de  sa  dernière  thèse, 
Le  ténor  consolé  de  son  dernier  sifflet. 

Sur  les  panneaux  d'un  vieux  carrosse. 

Un  sablier  en  ronde  bosse 

Se  dessine  entre  deux  boulets. 

Et  la  prande  machine  avance, 
Au  milieu  de  la  peur  et  du  profond  silence 

Des  liourçeois  roupeauds  et  replets. 
Tout  y  viendra:  la  servante  et  la  reine. 
Modeste  enfin,  1a  grande  Célimène 
Y  va  monter  sans  montrer  son  moUel; 
On  y  verra  l'avare  et  la  crisette. 
Et  nos  amours,  Margot.  Flore  ou  Musette, 
Un  beau  malin  y  viendront  sans  gilet. 
Etc.,  etc. 

Quelquefois  encore,  cependant,  les  vieux 
refrains  et  les  flonflons  resonnent  au  Ca- 
veau ;  la  gaudriole  court-vélue  s'y  montre 
même  par  intervalle.  La  poésie  s'unit  à 
la  satire,  et  dernièrement  encore  on  ap- 
plaudissait vivenionl  ces  couplets  de 
Flan,  mort  aussi  depuis  la  guerre  : 

Depuis  un  mois,  le  trois  pour  cent 
Accuse  UDO  faiblesse 


VAUDEVILLE  59 

Dont  cliaquc  bourse  se  ressent; 

Partout  on  voit  la  baisse. 
Avec  quels  soupirs,  quels  regrets 

On  dit:  ça  ne  va  guère... 
Sapristi  !...  fichez-nous  la  paix 

Avec  vos  bruits  de  guerre! 

Le  gai  printemps  remplit  nos  mains 

De  lilas...  c'est  sa  rente  : 
L'arbre  à  fruits  cache  les  chemins 

Sous  sa  neige  odorante; 
L'hirondelle  à  nos  murs  épais 

Revient  comme  naguère... 
Sapristi!...  fichez-nous  la  paix 

Avec  vos  bruits  de  guerre  1 


Mais  bien  souvent,  au  Caveau  comme 
ailleurs,  la  poésie  suit  le  courant  du  siècle, 
('e  n'est  ni  la  chanson  rieuse  de  Dcsaugiers, 
ni  le  refrain  de  Lisette,  ni  la  romance  aux 
l)àles  couleurs,  ni  la  chanson  rustique  de 
Pierre  Dupont.  Les  convives  du  café 
Covazza  ne  sont  ni  des  buveurs,  ni  des 
porteurs  de  guitare,  ni  des  bergers  enru- 
banés,  ni  des  laboureurs  à  l'aiguillon  de 
houx  ;  ce  sont  des  hommes  de  leur  temps, 
et  des  hommes  en  habit  noir.  Si  quelques- 
uns,  pour  obéir  aux  traditions,  quelques 
autres  par  tempérament,  reprennent  par- 
fois le  fifre  moqueur  et  le  gai  crin-crin 
du  xviu«  siècle,  on  reconnaît  souvent  sous 
ces  airs  des  époques  passées  plus  de  con- 
vention que  de  franchise.  Le  Caveau,  lui 


GO  FOYERS   ET   COULISSES 

aussi,  tressaille  de  notre  vie.  Cette  insti- 
tulion  vieillie  se  rajeunit  au  souffle  des 
idées  nouvelles.  La  gaîlé,  sans  autre  but 
que  notre  amusement,  ne  nous  amuse 
plus.  Nous  ne  sommes  à  l'aise,  vrais  et 
sincères,  que  dans  l'expression  des  ques- 
tions sociales  et  philosophiques  qui 
agitent  le  monde.  On  en  trouverait  plu- 
sieurs exemples  dans  ic  recueil  que  le  Ca- 
veau publie  par  livraisons  mensuelles. 
Mais,  pour  durer,  tout  doit  se  transfor- 
mer. La  société  du  Caveau  se  dissou- 
drait, comme  une  Académie  vermoulue, 
si  elle  n'admettait  dans  son  sein  des  es- 
prits modernes,  si  elle  ne  mêlait  à  ses 
chants  joyeux  des  accents  larges  et  sé- 
rieux. C'est  par  l'union  de  la  gaîté  de  nos 
pères  et  des  préoccupations  de  leurs  en- 
fants qu'elle  prolongera  son  existence. 
Ce  ne  sera  plus  le  Caveau  de  Collé, 
de  Panard  et  de  Uesaugiers ,  ce  sera 
le  Caveau  do  ce  lemps-ci,  et  l'on  pourra 
voir  longtemps  encore,  dans  cette  réunion 
d'élite,  les  Muses  légères  et  gracieuses, 
sous  leurs  voiles  de  gaze,  près  des  Muses 
plus  sévères  dans  leurs  pensées  et  leurs 
vêtements  :  Rideudo  dicere  yi-ruin  quid 
vetal ? 


LE    FOYER 

(ancien) 


L'entrée  du  logis  donnant  dans  la  rue 
des  Filles-St-Thomas  élail  sale  et  noire  ;  le 
petit  carré  qui  suivait  enfumé,  les  quelques 
marches  posées  plus  loin,  graisseuses. 
Vous  montiez  un  escalier  inégal.  Vous 
aperceviez  le  portier,  vous  grimpiez  en- 
core, puis  encore  en  tournant,  et  quand, 
au  risque  de  vous  rompre  le  cou,  vous 
aviez  glissé  dans  un  boyau  étroit  et  som- 
bre, vous  poussiez  du  pied  une  porte  en 
tôle  qui  s'ouvrait  et  vous  étiez  dans  le  foyer 
du  Vaudeville,  assez  large  ,  assez  spa- 
cieux, assez  aéré  orné  debanquettes  co- 
quettement usées,  de  deux  croisées  souf- 
flant la  fraîcheur  à  la  saison  des  frimas, 
et  d'une  cheminée  donnant  de  la  chaleur 
pendant  la  canicule. 

Et  maintenant,  au  milieu  des  artistes 
qui  s'agitaient ,  s'égayaient,  glosaient  et 
médisaient  des  auteurs  di^amatiques  qui 
venaient  dans  ce  vaste  salon  étudier  les 
allux'es  de  celui-ci,  les  petites  manières 
de  celle-là,  les  réflexions  de  la  soubrette 
les  grands  airs  du  premier  rôle.  On  y  voyait 
Altaroche,    l'incarnation    du    Charivari, 


62  FOYinS    ET   COULISSES 

c'est-à-flire  l'esprit  et  la  saillie  dans  ce 
rjuils  ont  (le  iilus  iiiquant. 

Kufjcnc  Guiitot,  Jliiiiiorsan,  qu'on  croyait 
mort,  quand  on  ne  l'avait  pas  vu  dans  trnis 
ou  quatre  foyers  au  moins  dans  la  soirée. 

Rosier  se  monti-ait  et  disparaissait. 

Alexandre  do  Lonr/pré  j,'lissait  dans  le 
foyer  ainsi  que  le  faisait  Itosier. 

liorjer  de  Beauvoir  y  parlait  de  l'AlIe- 
mag;ne,  de  l'Italie,  de  l'.Xnglolerre,  de  la 
Russie,  en  homme  qui  a  étudie  les  pays 
et  les  mœurs  avec  profit  et  intelligence. 

liochefort  père,  dont  les  succès  n'avaient 
pas  enflé  la  vanité,  y  disait  avec  défiance 
ses  espérances  à  venir  ;  Hochefort  riait 
franchement  des  jovialités  des  autres  parce 
(ju'il   s'apercevait  qu'on  riait  des  siennes. 

Vous  connaissez  Duvert  et  Lauzane,  ces 
frères  siamois  delà  littérature  dramatique, 
qui  ont  tant  désopilé  de  rates  et  vous  n'au- 
riez pas  cru  à  les  voir  qu'il  serait  sorti  do 
leur  front  calme  une  si  grande  quantité  de 
folies  et  de  sitirituelles  bêtises. 

Xavier  Saintine.  l'auteur  de  Picciola,  et 
de  Seul,  collaborateur  assidu  de  Duvert  et 
Lauzanne. 

Anicet  Bourgeois  n'aurait  pas  voulu 
qu'un  seul  des  ihéfttres  de  la  capitale  restât 
privé  de  ses  iiroductions  sérieuses  ou 
bouffonnes.  Nous  citerons  au  Vaudeville  : 
Passé  Minuit ,  en  collaboration  avec 
Lockroy. 


VAUDEVILLE  63 

Bernard  Lopez  venait  au  foyer.  Quand 
on  cherchait  bien,  on  l'y  trouvait  abrité 
sous  un  éventail  ou  dans  une  botte  de 
Lepeintre  jeune.  Il  jappait,  alors  on  le 
voyait,  on  l'ajipelait,  on  se  baissait  pour 
lui  parler,  on  le  hissait  sur  une  table  afin 
qu'il  vous  entendît,  et  on  s'apercevait 
qu'il  avait  de  l'esprit  ;  Petit  bonhomme  vit 
encore  ! 

MalefiUe  se  présentait  trop  rarement  au 
foyer;  tant  pis  pour  le  foyer  qui  aime  à 
redire  les  paroles  des  hommes  de  goût  et 
de  talent. 

Desverr/ers  et  Varin,  siamois  par  le 
talent  et  l'affection,  gardaient  quelque 
rancune  à  la  direction  du  Vaudeville;  c'est 
que  sans  doute  la  direction  était  ingrate 
envers  ces  deux  écrivains  créateurs  d'un 
genre  qui  a  fait  leur  réputation  et  celle 
de  bien  des  artistes. 

Au  total,  le  foyer  du  Vaudeville,  où 
accouraient  encore  se  reposer  et  s'égayer 
quelques  autres  hommes  de  talent  était 
peut-être  le  plus  décent,  le  plus  paisible, 
le  plus  littéraire  de  la  capitale.  La  morale 
y  était  sans  mitaines  et  la  folie  avec  un 
voile...  une  tache  n'obscurcit  pas  le  soleil. 

Voici  la  liste  des  principaux  artistes  qui 
ont  passé  au  Vaudeville  : 

Frederick  Lemaître,  P^'erville,  Arnal,  Bar- 
dou,  Fontenay,  Fradelle,  Lepeintre  jeune, 
Philippe,  Ravel,  Taigny,  Tilly,  Lafenûère, 


04  FOYERS   ET   COULISSES 

Hyppolite,  Félix,  Amant,  Fleury,  (Francis 
de  PlunUcll),  Adolphe-Demion,  Ballard, 
Manié,  Richard,  Leclère.  Camiadc,  Lie- 
vennc  Vizentini  (régiseur),  Doche,  chef 
d'orchestre),  Adolphe,  Delvil ,  Roger, 
Ludovic,  Rache,  Desbirons ,  Fechter, 
Bouffé,  Tourtois,  Ambroise,  Lacresson- 
nière,  Lagrange,  Gil-Pérès,  Hoffmann 
(André),  Jullian,  Léonce,  Rcné-Luguet, 
Schey;  M""^  Atala  Beauchéne ,  Flore, 
Thenard,  Ballhasar,  Brohan.  Fargueil , 
Doche,  Honri-Monnier,  Taigny.  Guillemin, 
Mira,  Capon,  Victorine,  Juliette,  Irène, 
S'-Marc,  Delvil,  Uallauri.  Biassine,  Dé- 
jazet,  Renaiild,  F.  Bahut.  Asfruc,  Casiei, 
Bader,  (^ico.Clary,  Miulhc.C.iaiisse,  David, 
Labrière,  Clara  Laurent,  Clorinde,  Octave, 
Payré,  Worms. 


VAUDEVILLE  65 

LA    NOUVELLE    SALLE 

DU 

VAUDEVILLE 

CONSTRUCTION  ,      MACHINATION  ,      ÉCLAIIIAGE  , 
CHAUFFAGE,    VENTILATION. 

Le  nouveau  théâtre  du  Vaudeville  a  été 
construit  à  l'angle  du   boulevard  des   Ca 
pucines  et  de  la  rue  de  la  Chaussée-d'Antin 
sur  l'emplacement  de  l'hôtel  Sommariva 
disparu  devant  les  exigences  de  la   régu- 
larisation du  boulevard,  au  droit  de  la  rue 
Basse-du-Rempart  supprimée. 

La  construction  du  théâtre,  ainsi  que 
celle  des  maisons  adjacentes  jusqu'à  la 
rue  Meyerbeer,  commencée  au  mois  de  jan- 
vier 1867,  a  été  terminée  le  18  avril  1869; 
l'ouverture  de  la  nouvelle  salle  a  eu  lieu  le 
22  du  même  mois.  Le  théâtre  et  ses  dé- 
pendances ont  une  superficie  de  1,360  mè- 
tres carrés. 

Une  des  loges  d'avant-scène  est  réservée 
pour  le  chef  de  l'Etat.  On  y  parvient  par 
un  escalier  spécial  précédé  d'un  vestibule 
dont  l'entrée  s'ouvre  sur  le  boulevard;   à 


66  FOYERS   ET   COULISSES 

cette  loge  se  trouvent  annexés  une  anti- 
chambre de  service  et  un  petit  salon. 

La  scène  est  élevée  sur  trois  dessous; 
elle  est  machinée  on  fer.  Dans  le  troisième 
dessous  est  installée  une  machine  inexplo- 
sible,  au  moyen  de  laquelle  on  peut,  en- 
semble ou  séparément,  élever  ou  abaisser 
chacun  des  différents  plans  de  la  scène  et 
obtenir  ainsi  toute  la  série  nécessaire 
d'effets  décoratifs  et  féeriques,  sans  avoir 
besoin  de  recourir  aux  accessoires  en- 
combrants ordinairement  usités.  Une  toile 
de  fond  ou  rideau  pnnoramique,  disposée 
à  cet  effet,  facilite  et  simplifie  aussi  le  ser- 
vice de  la  machination.  Le  bâtiment  d'ad- 
ministration et  des  loges  d'artistes  est 
adossé  au  mur  du  lointain  de  la  scène  avec 
retour  sur  la  rue  Meyerbeer. 

La  dépense  totale  de  la  construction  du 
nouveau  théâtre  du  Vaudeville,  y  compris 
l'installation  de  tous  les  services  et  la 
création  du  répertoire  soénique,  s'est  éle- 
vée à  la  somme  Acdeux  millions  de  francs. 
La  construction  proprement  dite,  y  com- 
pris la  décoration,  n'a  coûté  q\i  un  million 
Iniit  cent  mille  francs. 

Le  Lyrique,  le  Vaudeville,  le  Ghâlelet 
et  la  Gaité,  relovés  par  les  soins  de  l'ad- 
ministration municipale,  sont  les  pre- 
miers théâtres  où  l'éclairage  de  la  salle 
ait  été  installé  suivant  un  système  nou- 
veau   consistant    à    supprimer  le   lustre 


VAUDEVILLE  67 

dont  on  connaît  les  inconvénients,  pour 
le  remplacer  par  un  plafond  lumineux  et 
présentant,  en  outre,  cet  avantage:  l'uti- 
lisation possible  au  bénéfice  de  la  venti- 
lation de  la  salle  du  foyer  d'appel  produit 
par  la  combustion  du  gaz.  L'éclairage  do 
la  salle  du  Vaudeville  est  une  création.  Au 
plafond  lumineux  qui,  malgré  tous  les  ré- 
flecteurs, ne  projette  dans  la  salle  qu'une 
lumière  presque  verticale,  laissant  dans 
l'obscurité  les  parties  éloignées  du  centre, 
l'architecte  a  substitué  une  vasque  do 
cristal  qui,  s'épanouissant  sous  la  coupole, 
embrasse  une  grande  surface.  L'appareil 
consiste  en  une  sorte  de  grand  lustre  en- 
gagé dans  le  plafond  et  de  huit  pendentifs 
qui  entourent  ce  lustre.  Tout  le  système 
se  découpe  sur  un  fond  de  verres  gravés. 

Le  périmètre  extérieur  est  ornementé 
de  guirlandes  de  cristal  frangées  et  de 
lastactites  pendantes  de  formes  variées, 
ersquelles,  combinées  avec  l'enveloppe  gé- 
nérale taillée,  forment  un  ensemble  déco- 
latit  très-brillant. 

Pour  expliquer  utilement  le  système  de 
chauffage  et  de  ventilation  des  théâtres 
modernes,  il  est  nécessaire  de  rappeler 
que  l'éclairage  d'un  théâtre  implique  une 
disposition  de  plafond  hermétiquement 
clos;  c'est-à-dire  que  l'air  vicié  n'est  plus 
sollicité  à  s'échapper  par  la  partie  supé- 
rieure de  la  salle  au  moyen  de  l'ancienne 


8  KO  Y  ERS    ET  COULISSES 

fhcminée  du  luslrc.  Pour  iutroduire  l'air 
dans  la  salle  du  Vaudeville  béante  au  som- 
met de  la  eoupole,  on  a  disposé  dans  lo 
dessous  du  théùtro  des  calorifères  dans 
lesquels  on  fait  arriver  de  l'air  puise  au 
dehors;  eet  air,  maintenu  frais  en  été  et 
chauffé  en  hiver,  est  distribué  sur  tous  les 

fioints  de  la  salle  :  au  rez-de-chaussée,  par 
e  soubasbcment  des  baignoires,  et  à  rha- 
»|uo  étage,  par  le  double  plancher  des  ga- 
leries, au  moyen  de  conduits  rampants 
établis  sous  le  plancher  de  la  salle  et  de 
gaines  verticales  placées  au  fond  des 
loges.  La  ventilation  du  théAtre  du  Vau- 
deville se  fuit  par  la  combinaison  à  la  fois 
du  système  de  l'insufflation  et  do  celui  de 
l'appel,  de  manière  à  pouvoir  régler  à  vo- 
lonté la  (juar.tité  d'air  introduit  dans  la 
salle  et  la  quantité  d'air  à  extraire.  Une 
machine  de  la  force  de  i  chevaux,  placée 
dans  les  dessous,  actionne  doux  hélioes 
disposées  dans  les  prises  d'air  et  qui  in- 
sufflent dans  la  salle  l'air  nouveau,  frais 
en  été,  chaud  en  hiver,  et  suivant  le  trajet 
des  conduits  dont  la  disposition  a  été  ué- 
orito. 


VAUDEVILLE  69 

L'ouverture   de   la   nouvelle    salle    du 
VAUDEVILLE  eut  lieu  le  23  avril  1869. 
La  représentation  était  composée  de  : 

PROLOGUE    D'OUVERTURE 

de  Léon  Supersac. 


LE     CONTRAT 

Comédie  en  2  actes,  d'Henri  Meilhag. 

LES    OUBLIEUSES 

Comédie  en  1  acte,  de  Edmond  Gondinet. 
(pièce  retirée  après  la  première.) 

LE    CHOIX    D'UN    GENDRE 

Comédie  en  1  acte,  de  Labiche 
et  Delacour. 


Nous  ne  pouvons  mieux  faire  que  de 
reproduire  ici,  comme  préface  à  notre 
travail  sur  le  Vaudeville  de  la  Ghaussée- 
d'Antin,  le  prologue  qui  a  inauguré  la 
salle  nouvelle,  et  que  Saint-Germain  disait 
avec  tant  d'esprit  et  tant  do  finesse. 


PROLOGUE 


LE   COMEDIEN 

{Il  entre  prccipitamment  sans  voir  la  salle.  Il  a 
ses  habits  de  ville.) 

Mo  voilà,  commençons. 

{Regardant  le  fond  et  les  coulisses.) 
Où  donc  sont-ils?  —  Personne? 
Pourtant  l'heure  est  passée.  Il  est  temps  que  l'on 
(Appelant)  [sonne.] 

Monsieur  le  régisseur  I  —  Il  ne  me  répond  pas  ! 
Nous  avancerons  vite,  en  marchant  de  ce  pas  I 
Ah  1  tant  pis  je  m'en  vais. 

'(Apercevant  la  salle.  —  Très-surprix.) 
Que    fait    là    tout   ce 
[monde?] 
(Il  s'avance  en  saluant.) 
Pardon  !   Mais  auriez-vous   l'innocence  profonde 
De  croire  tout  de  bon,  et  sans  avoir  rêvé, 
Que  nous  ouvrons  ce  soir,  et  que  c'est  arrivé! 
Point  du  tout.  — Nous  allons  répéter,  je  suppose. 
Et  je  ne  suis  pas,  moi,  venu  pour  autre  chose. 
Car  l'on   m'aurait  joue  l'un  des  plus  méchants 

tours 
En  me  montrant  à  vous  sous  ces  jolis  atours.  — 
Et  tout  honteux  devant  celle  foule  parée... 

(  Vivement  a  vec  joie'.) 
Mais,  j'y  songe:  j'ai  là  mon  habit  de  soirée.  — 
Oui,  Qar  bonheur,  i'allais  iouer  dans  un  salon. 


VAUDEVILLE  71 

Aussi,  rien  qu'un  instant,  ce  ne  sera  pas  long. 
(Se  débarrassant  vivement  de  son  pardessus,  etc.) 
Et  tenez  ;  me  voilà  déjà  très-présentable  : 
Cravate  de  rigueur,  gilet  ouvert. 

(avec  inquiétude.) 
Ah  !  diable  I 
Et  mes  gants?... 

(Parait  un  domestique   en  grande  livrée,  qui  lici 
présente  une  paire  de  gants  blancs  sur  un  coussin.) 

Merci  bien.  —  On  me  gâte  ce  soir. 
(Deuxième  domestique,  présentant  un  claque.) 
C'est  juste  j'oubliais... 

(Troisième  domestique,  avec  un  miroir.) 

Comment?  même  un  miroir!.., 

(Quatrième  domestique  apportant  un  verre  d'eau, 
—  Avec  effroi.) 

Oh  !  oh  !  nourrirait-on  cette  folle  espérance 
De  m'envoyer  ici  faire  une  conférence? 
Ah!  non.  —  Je  veux  bien  un  prologue, —  mais 
Pour  avoir  le  plaisir  de  causer  avec  vous  [doux] 
Simplement,  et  venir  de  façon  ingénue 
Demander  pour  nous  tous  accueil  et  bienvenue  !  — 
Et  d'abord,  ô  public,  —  notre  tendre  souci, 
Voyons,  dites.  — Comment  vous  (rouvez-vousici? 
Assez  Lien,  je  suppose,  et  la  salle  est  jolie 
N'est-ce  pas?  Pour  ma  part,  je  l'aime  à  la  folie. 
Surtout  quand  vous  voyant  dans  ces  beaux  cadres 

[d'or,] 
Mesdames,  on  regarde,  et  l'on  regarde  encor.  — 
—  Sans  doute,  vous  trouvez  très-simples  ces  mer- 

[veilles.] 
Mais  avez-vous  compté  nos  travaux  et  nos  veilles? 
Depuis  un  mois  chez  nous  personne  n'a  dormi. 
Ou  si  peu,  presque  pas!  —  et  d'un  œil  —  à  demi; 
Si  bien  qu'en  ce  labeur  effroyable  et  sans  trêve 


72  FOYERS   ET   COULISSES 

Uuand  le  sommeil  venait,  oa  travaillait  en  rêve.^ 
Je  ])arle  sur  témoins  exacts,  uriginaux, 
Je  l'ai  lu.  quant  à  moi,  dans  deux  ou  trois  jour- 
Car  ce  u'est  pas  du  tout  une  petite  affaire,  [naux] 
Mon  cher  monsieur  Public,  que  de  vous  satisfaire, 
Kt  vous  ne  songez  point  à  tous  nos  embarras.  — 
Mais,  tenez,  un  instant  mettez-vous  sur  les  bras 
Un  lliéàtre  qu'on  ferme,  un  autre  près  d'éclore, 
V.n  langage  fleuri,  le  Couchant  et  l'Aurore. 
Coté  cour,  comme  on  dit  ;  —  Les  gens  du  bâ- 
An  jardin,  le  théâtre  [timent,] 

(se  désignant) 

Et  son  monde  charmant  I 
Pauvre  cher  Directeur,  position  cruelle. 
Ayant  la  lyre  à  droite,  à  gauche  la  truelle. 
Faisant  dire  :  «  Je  t'aime!  »  au  maçon  efTaré 
Tandis  qu'à  l'amoureuse:  «.\llons,  gâchez  serré» 
Si  bien  qu'il  faut  avoir  la  cervelle  très-sûre 
Pour  se  tirer  de  là  galamment  je  vous  jure.  — 
Enfin  nous  sommes  prêts,  nos  auteurs  vont  venir. 
Ayant  charge  de  plaire  et  de  nous  soutenir. 
Ce  sont,  vous  le  savez,  des  gens  à  se  défendre; 
Et  si,  peut-être,  un  peu  l'on  vous  a  fait  attendre, 
Je  puis  le  dire  ici  sans  les  calomnier, 
C'est  qu'il  fallait  choisir  dans  la  fleur  du  panier... 
Or,  nous  croyons  pour  vous  l'affiche  bien  choisie 
Qui  vous  promet  le  rire  avec  la  fantaisie.  — 
Il  en  est  cependant  qi  i  ne  le  voulaient  pas 
Et  qui  nous  conseillaient  la  pièce  à  grand  fracas. — 
0  mesdames,  voyez  la  trahison  notoire. 
La  faute  sans  excuse  et  l'atrocité  noire 
De  risquer   aujourd'hui,  —  crimes,   impardon- 

[nés,  — ] 
De  vous  gonfler  les  yeux  et  vous...  rosir  le  nez. — 
Car  c'est  bien  là  que  met  brutalement  sa  touche 
L'émotion  qui  pleure  à  flots  — et  qui  se  mouche!— 


VAUDEVILLE  73 

Ah  !  Fi  donc  !  —  Nous  voulons  vos  traits  inaltérés, 
Comme  les  marbres  purs  et  les  profils  sacrés, 
Permettant  seulement  le  sourire  (jui  joue 
Au   coin  de   l'œil,  et  met  la  fossette"  à  la  joue. — 
A  la  bonne  heure,  au  moins,  —  c'est  joli.  —  Vous 

[voyez] 
Comme    nous    vous    traitons    en    vrais   enfants 

[choyés.  — ] 
Un  regret,  maintenant,  à  notre  vieux  théâtre  , 
Oui   ne  sera  demain  que  poussière  et  que  plâtre, 
Et  qui  s'en  est  allé,  —  les  Destins  l'emportant, — 
Avec  la  vieille  lune  et  les  neiges  d'Antan.  — 
Il  est  le  souvenir  et  toute  notre  histoire; 
Nous  ne  sommes  encor  riches  que  de  sa  gloire. — 
Par  bonheur,  c'est  Avril  !  —  Le  mois  du  Renouveau 
Nous  la  ramènera  dans  le  logis  nouveau.  — 
Puis,  laissant  au  passé  ses  pleureurs  hypocrites, 
Sachons  nous  contenter  de  nos  petits  mérites. 
Et  d'abord  saluons  franchemeut,  sans  ennui. 
L'art  élégant,  chercheur,  bien  vivant  d'aujourd'hui. 
Or,    celui-là,    chez    nous,    vous  savez  plus  d'un 

[maître] 
Qui  l'a  fait  applaudir,  vous  le  faisant  connaître  ; 
Et  nous  vous  les  rendrons,  ces  talents  acclamés. 
Tous  ces  noms  bien  connus  de  vos  auteurs  aimés. 
Puis  d'autres!....    Qui,  souffrant   l'attente  et  ses 

[supplices,] 
Trouveront  le  chemin  qui  mène  à  nos  coulisses. — 
Beaucoup,    vous    le    savez,    espèrent — c'est    leur 

.  [droit,—] 
Les  jeunes  ne  sont  pas  si  bêtes  que  l'on  croit.  — 
Faisons-leur  une  scène  ouverte  hospitalière.  - 

(Au  public.) 
Et  si  vous  connaissez  quelque  petit  Molière 
Envoyez-le  de  grâce.  —  Il  sera  bien  traité. 
Bien  reçu,   de  tout  cœur,  comme  un  enfant  gâté. 


74  FOYEnS   ET   COULISSES 

Car  le  talent  étant  un  oiseau  de  passage, 
C'est  pour  l'apprivoiser  que  nous  dorons  sa  cage; 
Décides,  dès  co  soir,  à  le  si  bien  traiter. 
Qu'il  ne  se  jtourra  plus  résoudre  à  nous  quitter. 

—  Co  ne  sera  pas  iù  notre  moins  bel  ouvrage. — 
Mais  c'est  à  vous  surtout  de  nous  dire:  courage! 
Vous,  notre  cher  Paris.  —  le  Paris  envié  ; 

Par  les  droits  do  l'esprit,  le  premier  convié; 
Vous,  les  fronts  qu'on  admire  et  les  grands  noms 

[qu'on  vante,] 
Notre  espoir, — mais  souvent  aussi  notre  épouvante. 
Soyez  clémenlB  co  soir  —  et  donnez-nous  raison 
Uuand,  pour  vous  recevoir,  nous  parons  la  mai- 

[son.  —  ] 
Notre  joli  théâtre  a  d'abord  pour  défense 
Les  cliarmes   ingénus  de  la  jiremière  enfance.  — 
C'est  dans  sa  belle  rolie  —  eucor  tout  étonné 

—  Comme  dit  Trissoliu, —  un  petit  nouveau-én.  | 
Ebl  bien! — ô  gens  d'esprits,  —  ô  grâces  suuve- 

[raines.  — 
Soyez,  —  vous,  ses  parrains  ;  —  vous,  soyez  ses 

[marraines.] 
Dans  les  contes  toujours  cela  se  passe  ainsi  ! 
Vous  neditespas  non? — Vous  ai^ccptcz? — Merci! — 
Grâce  à  vous,  nous  tiendrons  haulenient  par  la  ville 
Noire  nom  si  gaiment  français  :  Le  VAUDEVILLE  ! 


LE    FOYER 

(nouveau) 

C'est  une  belle  pièce  carrée,  avec  deux 
hautes  fenêtres  prenant  jour  sur  la  cour 
des  machinistes.  Le  foyer  est  au  premier 
étage.  Sa  porte  est  la  deuxième  en  entrant 
dans  un  long  couloir  qui  longe  la  scène, 
et  où  se  trouvent  les  loges  de  M"''  Far- 
gueil,  le  cabinet  du  régisseur  général, 
l'ancienne  loge  de  M"*  Cellier,  et  au  fond 
la  baie  par  laquelle  on  entre  les  décors. 

Le  foyer  est  luxueux,  c'est  un  palais 
étincelant  en  comparaison  de  son  aîné  , 
le  foyer  nu  et  crasseux  du  Vaudeville  de  la 
place  de  la  Bourse.  Nous  allons  d'ailleurs 
faire  la  description  exacte  de  sa  décora- 
tion et  de  son  ameublement.  En  entrant, 
vous  vous  apercevez  dans  une  grande 
glace  de  quatre  mètres  de  haut,  placée 
entre  les  deux  fenêtres  et  par  conséquent 
juste  en  face  de  la  porte  battante,  et  en 
partie  vitrée,  par  laquelle  vous  pénétrez 
dans  le  foyer.  L'architecte  a  placé  la  che- 
minée à  gauche,  elle  est  de  bon  goût  et 
surmontée  d'une  glace.  Quatre  panneaux 
finement  peints  attirent  nos  regards.  Nous 


76  FOYERS    ET   COULISSES 

y  voyons  se  détarhcr,  sur  fond  or  {?uillo- 
clu'.  les  portraits-médaillons  de  Jeiiny  Co- 
lon dans  la  Laitière  de  Mont/erwoil,  de 
Suzanne  lirohan  dans  Marioii  Delorwe, 
de  .1/"'"  [ielniont  dans  Fanclion  la  vielleuse 
et  de  M'°"  Albert  dans  la  Cauiarqo. 

Les  murs  sont  peints  vert  d'eau  avec 
haj^uettes  d'or.  L'ameublement  se  compose 
de  divans  on  damas  vert,  recouverts  d'une 
lustrine  de  môme  couleur,  qu'on  devrait 
envoyei'  plus  souvent  chez  le  dépraisseur. 
Les  portraits  de  Félix  et  de  Lafont  ornent 
la  grande  glace  du  ftmd.  Le  parquet  est 
forlté,  mais  jamais  assez  pour  qu'on 
puisse  jouer  dessus  la  scène  du  Xotaire 
sur  la  ijlace.  Le  frotteur,  réprimande 
dernièrement  pour  avoir  ménagé  la  cire, 
aurait  repondu  ni;ijestueusemenl  :  «  Il  n'y 
a  plus  de  cire  en  liepuldique.  » 

Peu  ou  point  d'auteurs.  le  soir,  au 
Foyer  du  Vaudeville.  Harriérc  y  vient  de 
temps  en  temps,  quand  son  nom  est  sur 
l'affiche,  et  encore  ;  depuis  qu'il  est  ma- 
rié, c'est  lo  foyer  conjugal  qui  l'absorbe. 
Par  contre,  les  nouveaux  dans  la  carrière: 
Albert  Millaud,  Gaston  Jollivel.  Paul  Hcn- 
nequin,  .Vbraham  Dreyfus,  (jui  cherche 
toiijoui-s  un  pendant  à  ce  petit  chef-d'œuvre, 
tjui  s'appelle  le  Monsieur  en  Habit  noir, 
n'en  démarrent  pas,  .\lliert  Millaud  surtout. 
Pendant  les  représentations  de  Plutus,  il 
se  plaçait  derrière  le  manteau  d'Arlequin 


VAUDEVILLE  "il 

et  ne  le  quittait  que  quand  le  rideau  tom- 
bait sur  le  dernier  vers  de  sa  pièce. 
De  cette  façon,  tl  ne  perdait  pas  un  bravo. 

Si,  sortant  du  foyer,  nous  allons  jus- 
qu'au bov»^du  couloir  qui  longe  la  scène, 
nous  y  ^  trouvons  l'ancienne  loge  de 
M"«  Francine  Cellier  ;  cette  loge  mérite 
une  mention  spéciale.  Lorsqu'on  euf 
construit  le  nouveau  Vaudeville,  M.  Hauss 
manu  lit  venir  l'architecte,  M.  Ma.crno. 
cl  lui  dit  de  bâtir  une  annexe  au  fond  de 
la  cour  à  gauche.  Grâce  à  celte  consliucv 
'.ion  supplémentaire,  la  loge  de  M"'' Cellier 
se  trouvait  composée ,  comme  celle  de 
M"«  Fargueil ,  d'une  antichambre  et  d'un 
salon.  La  loge  Francine  Cellier  est  deve- 
nue le  cabinet  du  Directeur. 

Montons  au  deuxième  étage  pour  dire 
bonsoir  à  Saint-Germain,  qui  occupe  la 
première  loge  en  entrant.  A  côté  est  celle 
de  M.  Goudry  ;  la  troisième,  habitée  par 
Georges,  est  l'ancienne  loge  de  Delannoy 
qui  est  descendu  d'un  étage.  Quatrième 
loge,  Parade;  cinquième,  Doria;  sixième, 
Thomasse  ;  septième,  Lacroix. 

En  résumé,  cinq  étages  de  loges  plus 
confortables  que  partout  ailleurs,  y  com- 
pris celles  des  costumiers  et  coiffeurs. 


78  FOYERS    ET   COULISSES 

ADMINISTRATION 

Elle  est  remarquablement  installée. 
Grande  salle  du  Conseil,  Cabinet  du  Di- 
recteur, Secrétariat,  Caisse,  Bureaux  du 
matériel,  tout  est  parfaitement  disposé 
pour  les  différents  sei'vices  avec  une 
commodité  et  un  confort  peu  ordinaires 
dans  les  théâtres. 

A  tout  seigneur,  tout  honneur  ! 

Commençons  par  le  Conseil  d'adminis- 
tration de  la  société  anonyme  du  théâtre 
du  Vaudeville  ,  nommé  pour  l'exercice 
1874-18-5. 

MM.  TIUCOT  !  Présidents  (1^ 

JOUVELLIER      (  t'resicients(i)^ 

CAYARD  j 

FONTAINE      î  Secrétaires. 
CHEVALIER    ) 
HARMANT 
Ad.  M.VTHIEU 


Commissaires. 


SERVICES   GENERAUX 

MM.  Eugène  CORMON,  Directeur 

J.  GAUDEMAR,  Secret,  général. 

PROST,  Caissier. 

BAN  ES,  Chef  du  matériel. 

(1)  Depuis  la  constitution  delà  Société,  chaque 
année,  rAssemblée  générale  des  Actionnaires  re- 
nouvelle les  pouvoirs  de  ces  mêmes  Administra- 
teurs. 


VAUDEVILLE  IM 


SERVICE   DE   LA   SCENE 

MM.  AMBROISE,   Régisseur  général. 

A.  BONPAIN,  2«  régisseur. 

BOURDEAU,  Chef  d'orchestre. 

COLOMBIER,  Chef  machiniste. 

DEBLIN,  Chef  costumier. 
M««  JOUET,  Souffleuse. 


SERVICE   DE  LA   SALLE 

MM.  TOULAIN,  Contrôleur  en  chef. 
Ed.  MARTIN,  2«  contrôleur. 
Deux  inspecteurs. 

Le  service  médical  est  fait  par  vingt 
docteurs  en  médecine,  dont  quinze  titu- 
laires et  cinq  médecins-adjoints  ,  plus 
deux  médecins  consultants. 


co 


FOYERS   ET   COULISSES 


TABLEAU     DE    TROUPE 


MM. 


AU    1"   JLI.N    18"4 
M"" 


Parade. 

Anaïs  Fargueil. 

Delannoy. 

Antonine. 

Sainl-Germain. 

Julia  Barlel. 

Colsoii. 

Alexis  Paslelot. 

A  bel. 

Léoiiline  Massin. 

Cornalier. 

I.ovcly. 

Goudry. 

Marie-Laure. 

Amliroiso. 

Mélita. 

Traia. 

Laurence  Gérard. 

Doria. 

Masstin. 

Ricliard. 

Théonie  Morand. 

Mifliel. 

Jeanne  Bernliardt 

Lacroix. 

.Vdrienne  Gérard. 

Georqes. 

Cécile  de  Gournay, 

Joliet. 

Isabelle  Persoon. 

Jourdan. 

Régine  Blondeau. 

Bource. 

Le  Boy. 

Jacquier. 

G.  Réjane. 

plus    un    certain   no 

mbre   de   personnes 

pour  la  figuralion. 

COMITE  DE  LECTURE 

Il  existe  au  théâtre  du  Vaudeville  un 
Comité  de  lecture  pour  la  réception  des 
pièces;  ce  comité,  composé  ordinairemeut 


VAUDEVILLE  81 

de  trois  membres  et  du  directeur,  est 
formé  des  membres  de  la  société  dont 
l'expérience  et  les  goûts  littéraires  sont 
une  pure  garantie  pour  les  auteurs. 


LE  DIRECTEUR 

M.    EUGÈNu  GORMOM 

M.  Cormon  n'a  eu  jusqu'à  présent  qu'à 
faire  représenter  des  pièces  déjà  reçues 
Nous  l'attendons  impatiemment  cet  hiver 
Les  grandes  qualités  de  l'ancien  directeur 
de  la  scène  de  l'Opéra,  sous  la  direction 
Perrin,  et  aussi  la  vieille  expérience  de 
l'auteur  dramatique,  dont  les  succès  se 
comptent  par  centaines,  nous  sont  un 
garant  du  soin  et  du  goût  qui  présideront 
à  la  mise  en  scène  des  œuvres  que  le 
Vaudeville  prépare  pour  la  campagne  pro- 
chaine. Après  avoir  félicité  le  directeur 
des  excellentes  reprises  de  la  Comtesse 
de  Sonnnerive  et  des  Ganaches,  nous 
parlerons  plus  longuement  de  l'auteur 
dramatique,  lequel  nous  fournit  ample  et 
large  matière. 

Il  a  beaucoup  écrit  pour  le  théâtre, 
notamment  pour  les  scènes  de  drame,  de 
vaudeville  et  d'opéra;  mais,  sauf  pour 
trois  pièces,  il  a  toujours  eu  des  collabo- 


82  FOYERS    ET   COLLtSSES 

rafeurs,  cntr'autres  MM.  Grange,  Dennery, 
Laurnncin  et  Michel-Carré.  De  \Hi'2  à 
186"«  (lit  Vapereau,  il  compte  plus  j 
cent  ouvrages,  dont  beaucoup  ayant  obtenu 
un  grand  nombre  de  représentations,  ."-^cs 
plus  grands  succès  sont  encore  présents 
dans  toutes  les  mémoires  :  Paris  la  uuit 
(à  l'Ambigu),  le  Canal  St-  Marlii.  (à  la 
(îaitc),  Corneille  et  liotrou  (comédie  re- 
présentée auThéàtre-Français),  Castiheha 
(pour  l'ouverture  de  l'Opéra-Nationah,  les 
Paysans,  le  Moulin  des  Tilleuls,  la  Ferme 
de  Primerose,  Pans  qui  pleure  et  Pans 
qui  rit,  la  Foire  aux  jilaisirs,  les  Crochets 
du  père  Martin  (à  la  Gaîté,  ce  drame, 
d'nne  haute  moralité,  a  valu  à  MM.  Cormon 
et  Grange  le  |)rix  .Monlhyon),  les  Durs 
de  Normandie  (au  Cirque),  le  Cliâteuu- 
Trompette  (Opéra-Comiqu<?).  \es>Mitainosdc 
'ami  Poulet  (au  Vaudeville),  les  Pêrlieurs 
ie  Catane,  le  Docteur  Marjnus.  Lara 
(Opéra-Comique),  le  Trésor  de  Pierrot 
(Opéra-Coniiquo).  Bohinson  Crusoè  (Opéra- 
Comique),  les  lileuets  (Opéra-Comique),  le 
Premier  jour  de  bonheur,  le  plus  récenl 
succès  de  lOpèra-Comique — cet  ouvrage 
a  eu  deux  cents  représentations  consécu- 
tives, —  et  enfin  le  grandissime  succès 
du  nouveau  théâtre  de  la  Porte  St-Martin, 
les  Deux  Orphelines,  qui,  transportées 
sur  la  scène  du  Chàlelel,  ont  atteint  mal- 
gré les  chaleurs  de  l'été,  200  rcpréseu- 


VAUDEVILLE  S3 

tations.  —  L'auteur  des  Dragons  do  Villars 
et  du  Premier  jour  do  Bonheur  est  che- 
valier de  la  Légion  d'honneur. — A  (juand 
la  rosette  d'officier,  comme  son  collabo- 
rateur Dennery? 


SECRÉTAIRE     ET     SECRÉTARIAT 

La  réorganisation  d'un  Secrétariat  ré- 
gulier au  X'audeville  devait  y  amener  tout 
naturellement  M.  Gaudemar,  sous  la  di- 
rection de  son  ami  M.  Carvalho.  C-ette 
place  n'est  certes  pas,  comme  on  pourrait 
le  croire,  une  sinécure.  Le  Vaudeville  est 
un  théâtre  d'ordre,  un  théâtre  sérieux, 
dont  le  secrétaire  n'est  pas  uniquement 
occupé,  comme  celui  des  Nouveaut('s  i)ar 
exemple,  à  fumer  des  cigarettes  et  à  ré- 
pondre à  des  demandes  de  places  dans  le 
genre  de  celles-ci  : 

(N°  1)  «  Léon, 

«  Une  loge,  ou  je  dis  tout.  » 

(N«  2)  «  Léon, 

'(  Trois  entrées.  Si  tu  as  des  coins  spé- 
«  ciaux  pour  courants  d'air,  rhumes,  ca- 
«  tarrhes,  fluxions  de  poitrine  et  tortico- 
«  lis,  ça  fera  Inen  mon  affaire.  C'est  pour 
«  ma  belle  mère  !  » 

(N*'  3)       «  Mon  chien  chéri  en  sucre. 


84  FOYERS   ET   COULISSES 

«  Je  t'adore  quand  même.  Si  je  n'ai 
«  plus  de  place  dans  ton  cœur,  donne- 
«  m'en  deux  au  balcon  (1"  rang,  numé- 
«  rotées). 

(N°  4)        «  Crème  d'idiot, 

«■  Deux  places,  ou  des  giffles  !  » 

(N°  5)        «  Monsieur  Léon, 

'(  Ta  cassine  de  boîle  ne  fait  pas  le 
«  sou.  Fiche-moi  des  places,  et  plus  vite 
«  que  ça  !  » 

Le  plus  grand  éloge  que  l'on  puisse  faire 
du  secrétaire  actuel,  c'est  de  dire  que  les 
administrateurs  du  Vaudeville,  excellents 
appréciateurs  des  services  qu'on  peut 
rendre,  se  sont  empressés  de  conserver 
M.  Gaudcmar  après  1p  départ  de  M.  Car- 
valho  pour  l'Opéra.  Or,  qui  ne  sait  que 
les  directeurs  de  théâtres,  comme  les 
ministres,  amènent  toujours  un  nouveau 
personnel  avec  eux  ? 

M.  Gaudeinar,  homme  du  monde  dans 
toute  l'acception  du  mot,  a  une  grande 
expérience  des  choses  du  théâtre  ;  c'est 
un  artiste  et  un  lettré,  doublés  dun  admi- 
nistrateur habile,  et  ce  n'est  pas  que 
notre  opinion  que  nous  émettons  ici , 
c'est  celle  de  tout  le  personnel  du  Vaude- 
ville. 

Que  dire  du  Secrétariat  lui-même,  qui 
n'ait  été  dit  cent  fois  ?  C'est  toujours  la 


VAUDEVILLE  85 

même  chambre,  tapissée  en  vert,  mesu- 
rant trois  ou  quatre  pieds  carrés,  et  tou- 
jours meublée  de  même.  —  Notre  con- 
frère Joliet  a  bien  décrit  l'endroit  dans  ses 
croquis  de  la  Vie  Parisienne  : 

«  Le  cabinet  du  secrétaire  du  théâtre 
n'a  qu'une  seule  fenêtre  et  donne  sur  une 
cour.  11  est  meublé  d'une  tnble-bureau 
en  chêne  blanc  ou  en  acajou,  à  trois 
tiroirs  ;  tiroir  du  milieu  :  papier  à  lettres 
au  timbre  du  théâtre,  enveloppes,  etc.  ; 
tiroir  de  gauche  :  correspondances,  notes 
manuscrites,  papiers  généralement  quel- 
conques, etc.  ;  tiroir  de  droite  :  caisse 
des  artistes,  droit  de  vingt-cinq  centimes 
par  place  numérotée  et  dix  centimes  par 
entrée  simple.  Sur  le  bureau,  tout  ce  qu'il 
faut  pour  écrire.  Devant  le  bureau,  un 
fauteuil  en  cuir.  Dans  le  fauteuil,  le  se- 
crétaire du  théâtre.  —  A  sa  gauche,  ca- 
sier à  comparliments  ouverts  contenant 
les  billets  imprimés,  depuis  les  avant- 
scènes  jusqu'au  paradis.  Au-dessus  de  sa 
tête,  un  bec  de  gaz  avec  abat-jour  en  por- 
celaine, ou  une  lampe  à  gaz  placée  sur 
son  bureau.  —  Sur  le  mur  près  de  la 
croisée,  un  agenda  à  feuilles  mobiles. 
Dans  un  angle,  un  plan  réduit  de  la  salle. 
A  portée  de  sa  main,  1°  un  tube  acous- 
tique recouvert  de  soie  verte  à  bout  d'a- 
cajou ;  2"  un  cordon  de  sonnette  ;  3°  autre 
cordon  ouvrant  la  porte  d'entrée  sur  le 


86  FOYERS    ET   COULISSES 

couloir  de  circulation.  Au  mur,  photogra- 
phies d'artistes  ofl'eites  par  ceux-ci,  avec 
dédicaces,  et  alliches  du  théâtre  empilées 
sur  un  clou.  —  Chaises,  et  divan....  pour 
s'asseoir.  » 

Le  secrétariat  du  Vaudeville  est  peut- 
être  mieux  aménagé  que  ceux  des  anciens 
théâtres,  qui  sont  généralement  relégués 
au  cintre  ou  dans  le  deuxième  dessous  ; 
mais  c'est  encore  trop  peu  spacieux  pour 
contenir  les  quémandeurs  de  places,  qui 
arilucnt  tous  les  jours  de  2  à  4  heures. 

M.  Gaudemar  s'est  dit  que  le  meilleur 
moyen  d'être  bien  meublé,  c'est  de  se 
meubler  soi-même,  et,  avec  le  goût  tout 
artistique  qui  le  caractérise,  il  s'est  fourni 
luic  coquette  garniture  de  cheminée  en 
bronze.  De  plus,  comme  on  lui  accorde 
deux  armoires,  il  n'a  pas  voulu  les  laisser 
villes  :  aussitôt  en  fonctions,  il  les  a  rem- 
plies de  livres  rares. 

RÉGIE 

AMBROISE 

(régisseur   géxér.\.l) 

Avant  d'avoir  un  talent  classé  comme  il 
l'est  depuis  longtemps,  notre  artiste  se  vit 
relégué  parmi  les  négrillons  de  Jocko  Je 
singe  du  Brésil,  et  des  petits  Chinois,  du 
Gascon  à  trois  visaaes  :  le  nom  d'Ambroiso 


VAUDEVILLE  BT 

fut  accolé  à  celui  de  Mazurier,  le  célèbre 
mime,  la  personnification  même  de  Jocko. 
Mais  devenu  trop  grand  pour  être  négril- 
lon, il  fallut  renoncer  à  l'émargement  men- 
suel, et  ce  fut  une  amère  déception,  car 
comment  comprendre  que,  pouvant  davan- 
tage, on  soit  moins  apprécié!  Ambroise  no 
demandait  qu'à  travailler,  il  lui  fallait  du 
travail  à  tout  prix,  un  travail  qui  pût  nour- 
rir son  homme,  comme  on  dit.  Il  voyait 
près  de  lui  sa  mère  souffrante,  et  de  jeu- 
nes frères,  que  la  mort  subite  de  leur  père 
avait  faits,  comme  lui,  à  demi-orphelins. 
Une  porte  s'entrebâilla...  mais  ce  n'était 
que  la  porte  du  cabinet  d'accessoires  du 
théâtre  Molière,  ne  pas  confondre  avec  le 
théâtre  de  Molière,  ce  qui  sous-entendrait 
la  Comédie-Française  ;  non,  ce  petit  Boui- 
boui  gisait  rue  Saint-Martin,  dans  un 
passage  aboutissant  à  la  rue  Quincampoix. 
Le  passage  s'appelait  aussi  Molière.  — 
C'est  derrière  les  coulisses  de  ce  re- 
fuge, au  milieu  des  pâtés  en  carton,  des 
armes  en  fer  blanc  et  des  meubles  de  pa 
lissanire  en  toile,  que  nous  retrouvons 
Ambroise  en  train  de  placer  en  scène  tout 
ce  qu'il  faut  pour  écrire,  ou  préparant  poul- 
ies orgies  vénitiennes  les  flacons  de  Chy- 
pre à  douze  sous  le  litre  et  les  bouteilles 
de  Champagne  à  base  d'eau  de  Seltz  (un 
sou  le  paquet). 
0  Providence!  0  jour    trois  fois  heu- 


88  FOYERS   ET   COULISSES 

reux  !...  Un  soir,  un  artiste  fait  faux-bond. 
Que  faire  ?  ne  pas  jouer,  rendre  la  recette? 
jamais  !  !  !  Ambroise,  qui  savait  tout  le 
répertoire  comme  un  seul  homme,  se  pro- 
pose; on  l'accepte  avec  reconnaissance,  il 
joue.  De  ce  soir-là,  adieu  aux  cartonna- 
ges, c'es  pour  lui  et  non  par  lui  qu'ils 
seront  désormais  étalés. 

Plus  tard,  il  fut  engagé  par  M.  Dorsay, 
directeur  d'un  des  petits  théâtres  du  bou- 
levard du  Temple,  à  l'endroit  où  s'éleva 
plus  tard  le  théâtre  des  Délassements- 
Comiques.  Ambroise  s'y  fit,  en  très-peu 
de  temps,  une  place  fort  agréable.  Une 
taille  avantageuse,  ime  physionomie  fran- 
che et  ouverte ,  une  voix  d'un  timbre 
étendu  et  sympathique  ,  telles  furent ,  dit 
aon  biographe  Eugène  Moreau,  les  qualités 
remarquées  en  lui  dès  le  premier  pas.  Ces 
qualités  premières  l'aidèrent  à  en  acquérir 
d'autres,  et  bientôt  le  répertoire  de  son 
théâtre  lui  parut  insuffisant.  Après  avoir 
bien  réfléchi  à  ce  qu'il  devait  faire,  Am- 
broise crut  devoir  accepter  un  engage- 
ment pour  la  province.  Pendant  deux  ans, 
Arras,  Dunkerque,  Cambrai  et  Valencien- 
nes  le  proclamèrent  leur  comique  favori. 
Peu  après,  une  avalanche  de  propositions, 
Rouen  et  Lyon  se  le  disputaient;  de  plus, 
Ligier,  qui  était  venu  en  représentation 
pendant  l'année,  lui  faisait  offrir  des  dé- 


VAUDEVILLE  89 

buts    au   Théâtre -Français,   et  xM.   AUan 
avait  parlé  de  lui  à  M.  Poirson. 

La  rue  Richelieu  faisait  peur  à 
Ambroise;  mais  il  eût  volontiers  planté 
sa  tente  au  boulevard  Bonne-Nouvelle  si 
le  directeur  de  Lyon  eût  consenti  à  résilier. 
Toutefois,  l'engagement  du  Gymnase  n'en 
fut  pas  perdu  pour  cela.  —  «  Je  voulais 
vous  avoir  en  1837,  écrivit  M.  Poirson  à 
Ambroise,  allez  à  Lyon,  puisqu'il  le  faut, 
vous  ne  m'appartiendrez  qu'en  18£i8, 
voilà  tout.  »  Ambroise  vint  donc  débuter 
au  Gymnase  de  Paris,  au  mois  de  juin  1838, 
dans  Simon  Terre-Neuve.  Les  deux 
créations  suivantes  :  Mademoiselle  et  le 
Médecin  de  campagne  ne  lui  parurent 
pas  établir  solidement  les  bases  de  son 
avenir.  Il  ne  se  voyait  qu'un  partage  fort 
inégal dansle lot  des  bons  rôles;  plus  tard, 
se  disait-il,  je  regretterai  peut-être  les 
Lyonnais  et  leur  Gymnase,  il  y  aurait  in- 
gratitude à  moi  à  les  oublier,  partons! 
M.  Poirson  lui  rendit  sa  signature  qui  le 
liait  encore  pour  deux  années.  1848  arriva, 
et  avec  1848  les  crises  directoriales, 
Ambroise  fut  appelé  au  Vaudeville  et  y 
créa:  la  Propriété,  c'est  le  vol,  les  Suites 
d'un  l'eu  d'artifice,  un  Mariage  en  trois 
étapes,  \a  Dinde  truffée,  etc.  Le  Vaudeville' 
passa  en  d'aulres  mains  ;  Ambroise  fut 
engagé  à  la  Porte-Saint-Martin  où  il 
débuta   dans    Frère   tranquille;    il   joua 


yO  FOYERS    ET   COULISSES 

ensuite  dans  les  Sept  merveilles  du  monde, 
la  Jeunesse  des  Mousquetaires,  lo'V/e  d'une 
comédienne,  les  Busses  peints  par  eux- 
mêmes,  la  Bête  du  bon  Dieu,  la  Chine  à 
Paris  et  le  Comte  de  Lavernie  où  il  a  créé 
d'une  façon  si  originale  le  rôle  de  Van 
Graaft.  Engagé  ensuite  aux  Variétés  par 
MM.  Cogniard,  Àmbroisey  fit  de  nombreu- 
ses créations  à  succès.  Il  était  arrivé  pres- 
que à  l'apogée  de  ses  triomphes,  quand  il 
abandonna  brusquement  M.  Cogniard  pour 
retourner  à  l'Opéra-Comique,  où,  (j'avais 
oublié  de  le  dire)  il  avait  débuté  en 
sortant  du  Vaudeville.  —  Comme  c'était 
prévu,  sa  voix  bien  suffisante  pour  chanter 
des  couplets  n'était  pas  assez  forte  pour 
chanter  l'opéra  comique.  Ambroise  rentra 
aux  Variétés,  où  il  créa  le  rôle  du  seigneur 
Chouvert  de  Verluchou  dans  une  féerie 
restée  un  des  plus  grands  succès  du 
genre  :  les  Bibelots  du  diable.  —  Quel- 
que temps  après,  Ambroise  quittait  en- 
core les  Vai'iétés,  bien  décidé  cette  fois 
à  se  retirer  tout  à  fait  du  théà.re;  mais... 
qui  a  bu  boira.  Ambroise,  ret  ré  dans  sa 
propriété  de  Bois-Colombeis ,  ne  put 
résister  à  l'envie  d'aller  jouer  en  repré- 
sentation au  Chàtelet  dans  une  grande 
revue-féerie  de  Clairville,  Albert  Monnier 
et  Blum  :  la  Lanterne  magique.  —  Mais  cette 
création  fut  la  dernière.  Ambroise  retour- 
na   vivre  tranquille    à   Bois-Colombes... 


VAUDEVILLE  91 

d'où  il  est  venu  prendre  les  fonctions  de 
régisseur  au  Vaudeville  en  remplacement 
de  M.  Ricquier  qui  est  allé  remplir  les 
mêmes  fonctions  à  la  Porte-Saint-Martin. 
Ambroise  i  composé  plusieurs  chan- 
sonnettes populaires,  deux'  entre  autres  : 
Tili  a  la  représentation  de  Rohcrt-le-Diable 
et  le  Lézard  des  théâtres.  Ambroise  est' 
un  des  membres  les  plus  zélés  du  comité 
de  l'association  des  artistes  dramatiques. 


BONPAIN 

(Deuxième  régisseur) 

S'est  rassis  au  feu  de  la  rampe. 

Ancien  premier  ténor,  et  ancien  direc- 
teur de  province  qui  s'est  ruiné  là  où 
d'autres  se  sont  enrichis  ! 

Bonpain,  c'est  l'exactitude  et  la  régula- 
rité faite  homme.  Avec  un  régisseur 
comme  celui-là,  les  artistes  peuvent  se 
passer  de  montres  et  de  pendules. 

Aussi,  manquer  son  entrée,  au  Vaude- 
ville, est-ce  chose  extrêmement  rare. 

Je  ne  sais  si  c'est  Delannoy  ou  Saint- 
Germain  qui  disait  un  soir,  en  le  voyaiV 
revenir  d'une  première  à  l'Ambigu:  «  Do:< 
pain  sort  du  four.  » 


D'ii  FOYERS   ET   COULISSES 


LES    ARTISTES 


ANAIS  FARGUEIL 

Une  biographie  de  celle  imporlnnce, 
no  peul  et  ne  doit  être  écrite  que  par  une 
plume  autorisée,  c'est  pourquoi  nous  lais- 
sons i)arler  M.  Alljert  Blanquet,  le  spiri- 
tuel (Jhrysale  de  la  liberté. 

Il  y  avait,  vers  1834,  au  théâtre  de  l'Opé- 
ra-Comique,  un  artiste  d'une  certaine  va- 
leur, du  nom  de  Fargueil.  Il  jouait  les  gri- 
mes et  chaulait  au  besoin  des  ariettes  du 
répertoire;  car  alors  la  musique  ne  formait 
pas  le  fonds  obligé  d'une  pièce  à  succès. 
Il  y  a  une  foule  dunivres  écloses  à  la 
rampe  de  l'ancien  Kcydeau  qu'on  jouait 
en  province  et  à  l'élianger  sans  la  paru- 
tion et  qui  n'en  faisaient  pas  moins  plaisir; 
sans  même  reinonler  bien  haut  th\u< 
l'histoire,  nous  nous  souvenons  avoir  \u 
représenter  en  Ksi)agne  le  Domino  noir 
et  VAmhassadricc,  i)rivés  de  la  dolicieus^' 
musique  d'Auber. 

Fargueil  avait  une  fille,  un  bijou,  la 
petite  Anaïs,  que  tout  le  monde  se  dispu- 
tait dans  la  coulisse  et  qui  était  née  avec 
les  plus  lieureusos  dispositions  lyriques. 
Bien  qu'il  eût  été   habile  cl  fructueux  de 


VAUDEVriLE  93 

spéculer  sur  ses  premiers  bégayemenis, 
ù  l'exemple  de  tant  de  merveilles  précoces, 
le  père  et  la  mère,  bien  conseillés,  dési- 
reux surtout  de  faire  un  avenir  à  la  char- 
mante enfant  plutôt  que  de  l'exploiter  à 
leur  prolit,  la  tirent  admettre  au  (conser- 
vatoire de  musique.  Elle  avait  dix  ans,  car 
mademoiselle  Fargueil  est  née  à  Paris 
en  1821. 

Les  professeurs  furent  enthousiasmés 
en  entendant  la  justesse  d'intonation  de 
cette  enfant  et  la  mirent  aussitôt  à  ces 
tours  de  force  du  gosier  qui  veulent  une 
organisation  toute  formée,  sans  se  douter 
que  leurs  fatiguants  exercices  allaient  dé- 
truire en  peu  de  temps  un  si  précieux  et 
si  riche  organe. 

Ou  compte  généralement,  bon  an,  mal 
an,  quatre  cents  élèves  au  Conservatoire, 
et  sur  ce  grand  nombre  d'appelés  il  se 
trouve  toujours  fort  peu  d'élus  :  cela  ne 
surprendra  personne,  si  l'on  compte  sur- 
tout les  grands  artistes  sortis  de  cette 
pépinière.  Aussi  quand  un  élève  la  quitte 
en  emportant  des  prix,  récompenses  pré- 
cieusement achetées  par  un  labeur  difticile 
et  pénible,  aime-t-on  à  le  suivre  dans  sa 
carrière  en  se  disant  que,  du  moins,  la  fa- 
veur n'a  pas  entièrement  tout  fait  pour 
lui. 

Mademoiselle  Anaïs  Fargueil  fut  l'une 
des  plus  biùUantes pensionnaires  de  l'école. 


9i  FOYERS    ET   COULISSES 

Après  six  années  de  travail,  d'études  consi 
ciencicuses,  de  difficultés  vaincues,  elle 
était   prête    pour    le    théâti*e,     précédée 

d'une  belle  réputation,  parée  encore  des 
couronnes  remportées  sur  ses  gracieuses 
compagnes,  et  au  nomhi-e  desquelles  se 
trouvait  le  grand  prix  de  chant. 

Elle  était  prête  pour  le  théâtre  ;  mais, 
hélas!  rOpéra-Comique  et  l'Opéi-a  avaient 
vainement  escompté  sa  gloire  future  à 
leur  profit  :  ce  que  l'art  avait  si  tendre- 
ment créé,  ce  que  l'étude  avait  si  pénible- 
ment développé,  la  nature  marâtre  venait 
de  le  détruire.  Exercée  trop  jeune  encore 
aux  dangereuses  vocalises,  sa  voix  avait 
perdu  tout  à  coup  sa  fraîcheur  et  son 
étendue.  La  mélhtHJe.  la  science,  le  génie, 
vivaient,  —  l'instrument  était  brisé. 

Cependant  un  engagement  avait  été 
signé  avec  M.  Crosnier,  directeur  de 
rOpéra-Comiquc,  et  mademoiselle  Far- 
gucil  débuta  le  28  février  1835  dans  la 
Alarquise,  charmant  petit  opéra  d'Adolphe 
Adam.  Le  succès  le  plus  franc  l'acueillit 
aussitôt  et  lui  assura  pendant  longtemps  de 
chauds  et  passionnés  admirateurs;  c'est 
qu'aux  charmes  d'une  voix  pure,  vibrante 
et  allant  à  l'âme  malgré  sa  faiblesse,  —  ce 
qui  lui  donnait  peut-être  encore  pins 
d'attrait,  —  se  joignaient  la  plus  éclatante 
beauté  et  un  talent  de  comédienne  incon- 
testable    deux  choses  assez  rares  à  ren- 


VAUDEVILLE  95 

contrer,  il  faut  en  convenir,  chez  les  can- 
tatrices émérites. 

C'était  bien  là,  en  effet,  une  de  ces  ado- 
rables marquises  du  dix-huitième  siècle 
qui  ont  tant  exercé  la  verve  des  roman- 
ciers et  des  auteurs  dramatiques,  vuie 
fraîche  et  palpal)le  animation  de  ces  pein- 
tures léchées  do  Watteau.  vive,  étourdie, 
franche  ;  une  de  ces  créatures  à  trenle- 
six  quartiers,  qui  ne  s'effarouchaient  pas 
(le  se  voir  peindre  en  Diane  chasseresse 
ou  sous  le  costume  primitif  de  ces  nym- 
phes fières  et  agiles,  que  les  mortels  aper- 
cevaient parfois  sur  les  bords  de  l'Eu- 
rotas. 

Le  public,  ce  sultan,  —  non  point  blasé 
comme  on  l'a  prétendu,  —  mais  avide  de 
nous'eaux  et  de  jolis  visages,  fit  bientôt 
son  enfant  i,''àté  de  M"''  Fargueil  :  après 
Adolphe  et  Clara  et  le  Diable  à  quatre, 
elle  n'aurait  eu  que  l'embarras  du  choix  en- 
tre les  capitales.  Mais  la  gloire  était  là,  de- 
vant ses  yeux,  radieuse  et  sûre,  et  elle  se 
dit  que  les  couronnes  de  l'étranger  et  ses 
applaudissements  ne  valaient  pas  les  bra- 
vos du  pays. 

Une  autre  création  de  la  charmante  ar- 
tiste dont  nous  donnons  ici  une  biogra- 
phie, trop  courte  à  notre  gré,  fut  celle  de 
Régine  d'Ernestat,  dans  la  Vie  en  rose. 
Quoique  ce  rôle  épisodique  fût  entièi'e- 
ment  sacrifié  à  tous  les  autres,  elle  sut  y 


96  FOYERS   ET   COULISSES 

produire  un  effet  grandiose,  dû  surtout  à 
l'énergie  avec  laquelle  elle  nuançait  son 
débit,  et  elle  a  prouvé  une  fois  de  plus 
l'étendue  et  l'intelligence  prompte  de  sa 
nature  d'élite.  Elle  sait  en  outre  se  cos- 
tumer avec  goût  et  donner  ainsi  aux  per- 
sonnages qu'elle  représente  ce  plastique 
dcsiinc  à  charmer  l'œil,  pendant  que  son 
organe  et  son  jeu  enchantent  l'esprit. 

Que  dire  de  ce  lôle  de  Marco,  —  qu'elle 
a  fait  sien  et  qu'elle  a  traduit  avec  une 
véiilé  scMilptnrnle,  rùle  tout  à  fait  à  la 
taille  de  Hachel .  qui  tient  de  IHer- 
raionc  et  de  la  Tisbé,  et  lance  parfois  des 
éclairs  sombres  comme  la  Fn-dégonde  du 
roi  franc?  — Ne  serait-ce  point  là  une  oc- 
casion de  remarquer  qu'à  la  Comédie- 
Française  il  y  a  de  jolis  talents,  de  frais 
minois,  de  mignardcs  pensionnaires  dont 
le  Conservatoire  a  seriné  les  effets  ano- 
dins, et  qu'il  y  manque  un  peu  de  ces 
vigoureuses  natures  que  l'art  anime  de 
son  feu  sacré,  et  qui  ont  acquis  l'expé- 
rience de  la  vie  et  du  théâtre  autrement 
que  dans  dos  chambres  closes. 

(Certes,  ce  n'est  pas  de  la  première  re- 
présentation des  Filles  de  marbre  que 
la  place  de  M""  Fargeuil  est  marquée  à  la 
Comédie-Française,  mais  il  nous  semble 
qu'à  dater  de  cette  soiroc-là  le  pub'io  eut 
bien  un  peu  le  droit  de  s'étonner  de  ne  l'y 
point  voir 


VAUDEVILLE  97 

Pendant  l'année  1837,  M"*  Fargueil, 
ayant  perdu  une  sœur  chérie,  fut  à  son 
tour  sérieusement  malade  ;  elle  fut  at- 
teinte d'une  fièvre  scarlatine,  gagnée  en 
donnant  des  soins  à  sa  sœur  avec  le 
dévouement  dont  elle  ne  se  départira  ja- 
mais. Nous  ne  ferions  pas  mention  da 
cette  maladie  si  la  poésie,  qui  s'assied 
au  chevet  des  jolies  malades,  n'avait  con- 
sacré cette  douloureuse  phase  de  l'exis- 
tence de  M"*'  Fargeuil.  Un  poëte  accoutumé 
à  des  inspirations  plus  énergiques  a 
amolli  les  cordes  d'airain  de  sa  lyre,  pour 
moduler  ces  notes  mélancoliques  que  n'a 
pas  oubliées  notre  grande  artiste. 

Oui,  je  me  suis,  pour  vous,  levé  pendant  la  nuit; 
Pour  vous,  j'ai  prié  Dieu  de  veiller  à  minuit 
Et  de  ne  pas  quitter  le  chevet  de  souffrances. 
Où  vous  vous  retenez  à  quelques  espérances  ! 
Car  votre  âme,  Anaïs.  comme  un  limpide  éclair. 
Au-dessus  de  vous-même  errait  déjà  dans  l'air; 
Et  votre  mère,   hélas  I  sur  vous  toute  penchée, 
Pauvre  mère!...  avait  peur,  en  vous  voyant  coucliéa 
Et  pâle,  sans  parole,  et  le  feu  dans  les  yeux, 
Qu'un  ange  vint  vous  prendre  et  vous  ravir  aux 

[cieux  IJ 
Alors  moi,  qui  savais  le  lamentable  drame 
Que  la  fièvre  et  l'amour  jouaient  avec  votre  âme; 
Moi,  qui  vous  aime  aussi   comme  on  aime  une 

[sœur,] 
Jfl  me  suis  éveillé  tout  couvert  de  sueur  : 
Mes   yeux   voyaient    dans    l'ombre,    et    l'ombre 

[transparente] 
'Encadrait  devant  moi  votre  image  mourante; 


98  FOYERS   ET   COULISSES 

Vos  regards,  où  la  vie  étincelait  encor, 
Luisaient  à  votre  front  comme  des  perles  d'or, 
Et  je  voyais  pousser  à  vos  épaules  nues, 
Deux  ailes  qui  cherchaient  à   s'ouvrir  dans  les 

[nuesj. 
Va-t-elle  donc  mourir?  m'écriai-je,  0  mon  Dieu? 
Et,  si  jeune,  faut-il  déjà  lui  dire  adieu? 
Non,  vous  ne  pouvez  pas  nous  la  prendre  si  belle? 
Vos  archanges  aimés  deviendraient  jaloux  dellel 
Et,  le  sein  tourmenté  d'un  mystique  reniord, 
La  mère  du  Seigneur  maudirait  cette  mort. 
Et  je  priai  longtemps,  dans  mon  àme  abattue, 
Le  Dieu  puissant  et   fort  qui  fait  vivre  et  qui  lue. 
Bientôt,  comme  un  parfum  de  suave  liqueur, 
Un  espoir  consolant  deS'cendit  dans  mon  cœur, 
El  quand  j'allai  vous  voir,  Anaïs.  votre  mère 
Avait  l'àme  moins  triste  et  la  voix  moins  amère; 
Vous  étiez  revenue  à  son  amour  fervent. 
El  comme  un  jeune  oiseau  qui  s'ébat  dans  lèvent, 
Un  sourire  adoré  floltait  sur  vutre  lèvre 
El  chassait  devant  lui  les  frissons  et  la  fièvre. 
(3li  !  vivez  parmi  nous,  à  présent  et  toujours, 
El,  si  vous  lo  voulez,  vivez  encor  mes  jours  l 


Le  vœu  du  pocle  Bcrlhaud,  car  c'est 
lui,  fut  entendu!  La  belle  malade  nous  fut 
(onservée,  et  c'eût  été  bien  triste  en  effet 
do  mourir  si  jeune  et  si  aimée. 

Les  créations  d'Anaïs  Fargueil  sont 
innombrables.  Nous  nous  bornerons  à  citer 
cellos  do  ces  dix  dernières  années,  tant  au 
Vaudeville  qu'en  représentation  sur  d'au- 
tres scènes:  JosFeunnesterri  h  Jes.  lesBrcbis 
(lo  Panurge,  Dalila,  le  Roman  d'un  Jeune 


VAUDEVILLE  99 

homme  pauvre,  les  Lionnes  pauvres,  Bé 
demption,  Les  Diables  noirs,  La  famille 
Bcnoiton,  Maison  Neuve,  les  Brebis  ga- 
leuses, Miss  Multon,  Patrie,  l'Oncle  Sam, 
l'Arlésienne.  Si  cette  œuvre  dramatico- 
lyrique  n'a  pas  eu  le  succès  qu'on  atten- 
dait, M'^'^  Fargueil,  assurément,  n'en  fut 
pas  la  cause  ;  car  elle  y  collabora  par  ses 
excellents  conseils  et  la  galvanisa  par  son 
talent. 

Maintenant  parlons  un  peu  de  l'artiste  à 
la  ville. 

Fargueil  est  femme  d'intérieur  ;  elle 
vit  retirée  avec  sa  fille  dans  un  petit  hôtel 
de  la  rue  de  Navarin.  Elle  passe  les  loisirs 
forcés  que  lui  crée  son  théâtre  à  arroser 
et  soigner  elle-même  les  fleurs  de  son  jar- 
din, et  a  écouter  sa  fille,  une  pianiste  très- 
dislinguée. 

Cette  artiste,  à  la  nature  nerveuse  et 
transcendante,  a  horreur  du  banal  dont  elle 
est  lantithèse  à  la  ville  comme  au  théâtre; 
aussi  a-t-elle  pour  ami  tout  le  monde, 
mais  n'aime  pas  tout  le  monde. 

ANTQNINE 

Le  nom  d'Antoninc  restera  toujours 
accolé  à  ceux  de  F(?r7?a73c/e  et  de  l'Américaine 
de  Rahagas,  deux  grands  succès  de 
M.  Sardou,  qui   a  prouvé   pendant  long- 


iOO  FOYERS    ET   COULISSES 

temps  à  quel  point  il  estimait  le  talent  et 
les  qualités  de  son  interprète. 

Le  pinceau  n'eût  pas  mieux  fait  que  la 
plume  d'Henri  Tessier  : 

Des  pieds  de  petit  chinois, 

La  musique  d'une  voix, 

Des  mains  dont  on  pourrait  dire 

Qu'un  baiser  les  ganterait, 

TrenXb-deux  perles  de  lait 
Dans  reeiin  d'un  frais  sourirai 

De  l'esprit  de  la  gaîté 

Un  talent  fin,  très-goiité, 
Telle  est  cette  blonde  actrice. 

Qui  pendant  longtemps  pleura. 

—  Comme  Calypso  —  l'ingrat 
Ulysse! 

A  joué  au  Vaudeville  un  rôle  en  vers  : 
celui  du  page  dans  le  Péché  véniel. 

0  mes  yeux,  vous  n'avez  pas  perdu  sou- 
venir de  ces  formes  exquises.  Mais 
M"®  Antonine  est  parisienne,  et  le  grasseye- 
ment particulier  aux  indigènes  de  notre 
capitale  nuit  à  la  sonorité  des  vers. 

La  dernière  création  de  M"^  Antonine 
a  été  Ange  Bosani,  où,  dans  une  incar- 
nation bizarre,  dont  elle  a  su  sauver  les 
côtés  scabreux,  elle  a  prouvé  un  très- 
grand  talent. 

M''*  Antonine  a  créé  le  Duc  d'Anjou  de 
la  Jeunesse  de  Louis  XIV;  depuis  cette 
réation ,  elle  appartient  définitivement  à 
(.Odéon. 


VAUDEVILLE  101 


JULIA  BARTET 

Elle  n'a  pas  20  ans 

C'est-à-dire  qu'elle  est  mineure  avec 
un  talent  majeur. 

Elle  est  sortie  du  Conservatoire,  où 
elle  était  une  des  meilleures  élèves  de 
Régnier,  pour  débuter  au  Vaudeville  sous 
la  direction  Carvalho,  dans  la  pièce  de 
Daudet,  VArlésienne.  Elle  y  jouait  le  rôle 
de  Yivette  ;  son  début  produisit  une 
impression  considérable  sur  le  public. 

Après  ce  premier  succès,  elle  créa  le 
Péché  véniel  d'Albert  Millaud,  et  ensuite 
le  Plutiis  du  même  Millaud  en  collaboration 
avec  Gaston  Jollivet.  —  L'aisance  et  la 
finesse  de  diction  avec  lesquelles  elle 
disait  les  vers  avait  décidé  la  direction  à 
lui  faire  interpréter  quelques  uns  de  nos 
jeunes  poètes  connus  ;  c'est  ainsi  qu'elle 
joua  avec  succès  le  petit  drame  de  MM.  Ar- 
mand Sylvestre  et  Paul  Hennequin, 
Aline. 

Les  auteurs  n'avaient  pas  manqué  de 
suivre  attentivement  les  progrès  de  la 
jeune  actrice.  C'est  ce  qui  explique 
comment  ces  Messieurs  remarquèrent  la 
n-rande  facilité  de  M^'^  Bartet  qui,  à  ce 
^^'on   appelle    la  première  collation    (la 


102  FOYERS   ET   COULISSES 

collaliou  suit  immédiatement  la  lecture  de 
la  pièce  aux  artistes),  arrivait  avec  son 
rôle  à  la  main  et  le  lisait  immédiatement, 
(qu'il  fût  en  vers  ou  en  prose)  en  y  mettant 
les  intentions,  l'émotion,  l'action  et  le 
mouvement  voulu,  comme  eût  fait  le  pro- 
fesseur le  plus  aguerri. 

Un  des  auteurs  les  plus  difficiles  à  con- 
tenter, bien  certainement,  M.  Victorien 
Sardou,  se  décida  à  lui  confier  la  création 
d'un  rôle  capital  dans  un  grand  ouvrage. 
Ce  ne  fut  i)as  sans  quelques  réserves, 
cependant,  car  il  mit  tout  d'abord,  comme 
condition,  que  ce  ne  serait  qu'au  bout 
de  quinze  ou  vingt  répétitions  qu'il 
se  prononcerait  déiinilivement  sur  la 
distribution  du  dit  rôle.  —  M"«  Bartet 
eut  le  bon  esprit  de  ne  pas  se  trouver 
froissée.  Elle  accepta  la  condition  sine 
quà  non  de  l'auteur  tout-puissant,  et 
bien  lui  en  prit  ;  car,  quinze  jours  ne 
s'étaient  ,pas  écoulés,  que  AI.  Sardou 
déclarait  à  la  direction  du  Vaudeville  : 
«  qu'il  n'aurait  pas  trouvé  dans  tout 
Paris  une  femme  qui  fût  capable  de 
mieux  Jouer  le  rôle,  et  qui  réalisât  mieux 
son  type.  » 

Le  rôle  était  celui  de  Sarah  de  YOncle 
Sam,  et  l'on  sait  quelle  fut  la  part  de  succès 
de  M"''  Bartet,  qui  ce  soir  là,  venait  de  se 
l'évéler  tout  à  l'ait  grande  artiste;  celte 
purl  fut  si  grande  qu'elle  éveilla  les  sus- 


VAUDEVILLE  103 

ceptibilités  d'artistes  peu  habituées  au 
partage  des  applaudissements. 

La  presse  fut  unanime  à  confirmer  le 
jugement  flatteur  du  public,  et,  de  ce  jour, 
M"'^  Bartet  se  dit  :  Je  tâcherai  de  faire 
mieux  encore. 

A  défaut  de  créations  nouvelles,  M'^'^ Bar- 
tet eut  à  se  distinguer  dans  les  reprises 
de  la  Comtesse  de  Sommerive,  où  elle 
héritait  du  rôle  de  Blanche  Pierson,  et  des 
Ganaches,  où  elle  succédait  à  Victoria 
Lafontaine.  Pendant  les  répétitions  de 
cette  comédie,  INP''^  Bartet  pria  plusieurs 
fois  Sardou  de  vouloir  bien  lui  indiquer  les 
traditions  de  sa  devancière,  qu'elle  ne 
pourrait  jamais  faire  oublier  quoi  qu'elle 
fit. 

«  Je  me  garderais  bien  de  vous  con- 
seiller dans  ce  sens-là,  répondit  Sardou; 
car,  malgré  moi,  j'ai  toujours  présente  au 
souvenir  la  créatrice  du  rôle,  et  je  tiens 
à  ce  que  vous  le  jouiez  avec  votre  nature 
et  votre  sentiment  personnel.  » 

Et  Sardou  disait  vrai,  Sardou  avait 
raison.  —  Soyez  mauvais,  s'il  le  faut, 
mais  soyez  naturel,  soyez  vous-même. 

Le  talent  de  M"^  Bartet  est  composé 
pour  la  comédie  d'une  grande  chasteté, 
d'une  grande  finesse  et  d'un  sourire  char- 
mants, et  pour  le  drame  des  mêmes  qualités 
augmentées  de  l'émotion  pathétique  la  plus 
sincère. 


104  FOYEFtS    ET    COULISSES 

Une  année  aussi  laborieusement  et  aussi 
triomphalement  remplie  que  celle  de  ses 
débuts  devait,  comme  de  juste,  user  les 
forces  de  la  jeune  et  exquise  artiste  (l'ad- 
jectif s'est  retrouvé  sous  la  plume  de  tous 
les  critiques).  —  Aussi,  a  t-clle  pris  son 
vol  vers  les  Pyrénées,  s'arrêtant  à  Bagnères- 
de-Luchon,  un  coin  du  Paradis  terrestre 
dont  nous  avons  été  à  même  de  goûter 
les  jouissances. 

>l"''  Bartet  nous  est  revenue  au  mois  de 
septembre  pour  créer  cet  hiver  un  rôle 
très-important  dans  une  pièce  non  moins 
importante  d'un  auteur  de  la  plus  haute 
imporliiiice,  Sardou  ou  Dennery...  pro- 
bablement fies  deux! 

M"''  Bartet,  tille  d'un  modeste  employé 
du  Palais  de  l'Exposition  (chef  des  gardiens, 
me  dit-on),  a  reçu  une  éducation  pour 
latiuelle,  assurément,  sa  famille  a  dû  s'im- 
poser de  très-grands  sacrifices.  Son 
véritable  nom  est  Julia  Hognault  ;  mais 
elle  a  pris  au  théêtre  celui  de  sa  mère 
pour  éviter  toute  confusion  avec  M"' Alice 
Regnault,  des  Variétés. 

Signe  particulier  :  N'a  jamais  voulu 
laisser  faire  sou  portrait.  Pourquoi? 


VAUDEVILLE  105 


LEONTINE  MASSIN 


Henry  Monnier  raconte,  avec  autant  d'es- 
prit que  de  raison,  qu'il  est  très-fâcheux 
pour  un  employé  de  ministère  d'avoir  une 
trop  belle  écriture,  car  alors  on  le  con- 
damne toute  sa  vie  à  faire  des  copies,  — 
et  quels  que  soient  ses  autres  mérites,  on 
aura  toutes  les  peines  du  monde  à  les  bien 
vouloir  reconnaître.  —  Pour  une  actrice, 
et  ceci  n'est  pas  un  paradoxe,  il  est  par- 
fois très-redoutable  de  paraître  tout  d'a- 
bord excessivement  jolie.  —  Et,  en  effet, 
le  succès  de  beauté  une  fois  bien  constaté, 
le  public  se  contentera  de  cet  enthousiasme, 
et  ne  s'inquiétera  guère  de  chercher  si 
l'ange  de  ses  rêves  joue  bien  ou  mal  la 
comédie. 

On  se  rappelle  M"*  Massin  au  Palais- 
Royal.  Ce  fut,  à  son  apparition,  un  vérita- 
ble enchantement  pour  les  yeuA-.  Elle  était 
bien  de  celles  qui,  selon  le  vers  de  Ban- 
ville, 

Aux  doigts  des  chérubins  font  trembler  les  lor- 
gnettes. 

Et,  certes,  les  madrigaux  n'ont  pas  dû 
manquer  pour  célébrer,  en  vers  aussi  bien 


106  FOYERS   ET    COULISSES 

qu'en  prose,  ce  petit  air  étonné  et  char- 
mant, ces  yeux  bien  fendus  en  amande, 
ces  lèvres  du  plus  gracieux  dessin,  mais 
que  M"*  Massin  a  le  tort  de  mordiller  un 
peu  trop  souvent  du  bout  de  ses  petites 
dents  aiguisées. 

Par  bonheur.  M"*  Massin  avait  une  am- 
bition plus  élevée.  Elle  quitta  le  Palais- 
Hoyal  pour  enti-er  au  Gymnase  et  là,  sous 
la  dictature  austère  de  M.  Montigny,  dans 
Fernande,  d'aboid  .  dans  SvrnijhiRo  et 
surtout  dans  la  Suzanne,  de  Meilnac,  elle 
sut  vile  faii'c  comprcndic  que  la  jolie  ac- 
trice devenait  tranquillement  et  le  plus  ai- 
sément du  monde  nne  comédienne  d'un 
talent  ti'cs-délioaf.  très-lin,  très-net  et  très- 
sérieux.  —  I^endant  le  siège,  le  théâtre 
étant  fermé,  un  transport  belliqueux  sai- 
sit M"*'  Massin.  Ello  endossa  «•rânemeut 
un  petit  unifoime  très-coquet,  e4  l'on  put 
reconnaître  que,  l'occasion  étant  donnée, 
elle  saurait  aussi  se  montrer  brave  à  la 
guerre,  comme  il  est  dit  dans  les  Racines 
grecques. —  Après  le  siège,  la  Commune. 
—  A  cette  époque,  le  Gymnase  étant  resté 
ouvert.  M"«  Massin  rendit  de  très-précieux 
services  à  son  directeur.  Obligée  déjouer 
presque  tous  les  soirs,  elle  sut  aborder 
avec  une  vive  souplesse  d'intelligence  un 
grand  nombre  de  rôles  tout  nouveaux 
pour  elle,  repassant  ainsi  en  deux  mois 
presque  tout  le  répertoire  du  théâtre.  — 


VAUDEVILLE  107 

Peu  après  cependant,  nous  ne  savons  pour 
quelles  raisons,  l'accord  se  trouva  rompu 
entre  M.  Montiyny  et  sa  pensionnaire,  et 
ce  fut  alors  que  la  direction  du  Vaudeville 
eut  la  très-heureuse  inspiration  de  s'atta- 
cher la  fugitive. 

Au  Vaudeville,  M''*  Massin  a  débuté 
par  la  reprise  de  :  Aux  crochets  d'an  gen- 
dre. —  Ses  premières  créations  ont  été 
Lucile,  de  Ma  Cousine;  Georgettc,  de Pa- 
nazoJ ;  Malvina,  du  Monsieur  qui  attend 
ses  témoins.  Mais  ce  ne  sont  là  que  de 
petits  actes;  et  toute  charmante  qu'on 
l'ait  retrouvée  et  applaudie,  M"*^  Massin  est 
mélancolique.  —  Son  rêve  est  un  rôle  vé- 
ritable, une  création  originale.  —  Les  au- 
teurs à  réputation  y  songeront  bien  un  jour 
ou  l'autre.  —  Et  ce  jour-là,  l'occasion 
étant  donnée.  M"*  Léonline  Massin,  nous 
en  sommes  certain,  saura  bien  prendre  au 
théâtre  le  rang  auquel  elle  a  droit,  et  con- 
quérir la  place  qui  lui  est  due. 


ALEXIS    (PASTELOTl 


Ancien  grand  premier  rôle  de  beaucoup 
de  talent ,  dont  le  nom  est  resté  dans  les 
grandes  villes  de  Provence,  —  ne  fait 
pas  regretter  au  Vaudeville  l'excellente 
M™®  Guillemiu,    mère-noble   parfaite   au 


108  FOYERS    ET   COULISSES 

théâtre  et  grand'  mère  accomplie  clans  sa 
maison. 

Elle  occupe  ses  loisirs  à  tricoter  des 
bas  pour  son  petit-fils,  dont  elle  parle 
avec  attendrissement.  Son  fils,  dont  elle 
parle  moins,  ne  la  rajeunit  pas,  mais  ne 
la  vieillit  pas  non  plus,  car  le  talent  n'a 
pas  d'âge. 

Impossible  d'énumcrer  toutes  ses  créa- 
tions. Hornons-nous  à  constater  l'immense 
succès  rpi'elle  vient  d'avoir  dans  la  re- 
prise des  (ianaches. 

M™"  Alexis  demeure  à  Belleville,  une 
localité  qui  rime  bien  avec  Naudcville, 
mais  qui  exige  six  sous  d'omnibus  pour 
s'y  rendre. 


ELISE     OAMAIN 

€  Ne  remettez  jamais  à  damain  ce  que  vous  devez 
[faire  aujourd'iiui.  »] 

Sœur  d'Hoi-lense  Damain,  qui  est  re- 
marquée dans  nombre  de  succès  à 
rOdéon. 

Elise  est  une  des  habituées  des  soirées 
artistiques  du  comte  d'Osmond. 

Elle  est  jolie,  elle  a  la  grâce,  le  bien 
dire  ;  ce  jeune  talent  n'attend  que  l'occa- 
sion pour  se  révéler  complètcmeut  au 
théâtre. 


VAUDEVILLE  109 

THÉONIE   MORAND 

Une  soubrette  dont  les  yeux  sont  plus 
grands  que  la  bouche  et  dont  le  talent  est 
plus  grand  que  les  yeux. 


LAURENCE  GERARD 

Engagée  récemment  pour  remplacer 
M"«  Bai'tet,  indisposée,  dans  les  Ganaches. 
Son  début  a  été  assez  heureux  pour  que 
l'administration  se  soit  attaché  cette  ar- 
tiste d'une  façon  définitive  et  qu'elle  ait 
ci'U  pouvoir  lui  confier  un  rôle  important 
dans  la  pièce  de  Berthe  d'Estrées. 

M"«  Laurence  Gérard  s'est  montrée  dans 
différents  rôles  à  la  Porte-Saint-Martin,  à 
l'Ambigu  et  à  la  Gaité.  Elle  occupe  aujour- 
d'hui sa  véritable  place. 


JEANNE    BERNHARDT 

Une  potence  est  un  bijou 
Aujourd'hui  des  plus  a  la  mode, 
J'en  fais  faire  une  en  acajou 
Pour  la  mettre  sur  ma  commode. 

Sœuf  de  Sarah,  la  maigre  des  maigres... 
de  celles  que  mon  confrère  Henri  Tessier 


110  FOYERS   ET   COULISSES 

a  si  bien  définie  dans  son  Almanach  drama- 
tique ie  1814  : 

Un  point  sur  un  I  mo  semble  bien  dur 
Pour  peindre  co  fil  rèvour  el  fugace, 
Qui  plie  et  se  courbe  avec  tant  de  grâce, 
Comme,  après  la  pluie,  un  bel  épi  mûr. 

Talent  jeune  cl  fin,  qui  parfois  s^animo 
Elle  me  fait 
L'eCrel 
D'un  Alexandrin  marchant  sur  sa  rime. 


Tout  lo  monde  sait  que  Sarah  a  la 
toquade  des  cercueils  capitonnés?  Jeanne, 
en  bonne  conscience  ne  pouvait  rester  au- 
dessous  de  sa  sœur,  aussi  a-t-clle  adopté 
un  meuble  funèbre  :  c'est  une  potence! 
réduction  ,  tout  ce  qu'il  y  a  de  plus 
Collas.  De  plus,  elle  a  fait  peindre  par- 
tout des  potences  ;  dans  sa  salle  à  man- 
ger, dans  sa  chambre  à  coucher,  dans 
son  salon,  enfin  partout;  c'est  à  ce  point 
que  dernièrement  un  de  ses  intimes  (Irès- 
inlimei,  ayant  besoin  d'ouvrir  certaine 
petite  tiiblo  sur  laquelle  on  dépose  le 
Doup^coir  Mvant  de  se  coucher,  en  retira 
un  récipient  au  fond  duquel  il  aperçut 
inscrulée...  Devinez  :  une  potence!  !  ! 

Pourquoi,  mademoiselle,  avec  tant  de 
beauté,  etalez-vous  des  fajitaisies  aussi 
patibulaires. 

M"'    Jeanne  Beruhardt    n'a   eu   encore 


VAUDEVILLE  lll 

qu-'une  petite  création  dans  VOncIo  Snm. 
Elle  a  l'innocence  et  la  malice.  Elle  pour- 
rait aussi  bien  jouer  un  rôle  d'ingvnue 
qu'un  rôle  de  soubrette;  son  talent  a 
plusieurs  cordes  et  n'a  pas  besoin  de  re- 
courir à  celle  de  pendu  pour  assurer  son 
succès  et  son  avenir. 

MASSON 

Une  excellente  duègne  qui  arrive  en 
droite  ligne  de  l'Odéon. 

Albert  Vizcntini  nous  apprend  que 
cette  bonne  dame  arrive  toujours  chargée 
de  paquets,  ce  qui  fait  que  ses  camarades 
ne  l'abordent  jamais  sans  lui  dire  :  «  Com- 
bien avez-vous  de  colis  Masson  ? 

Rééditer  un  si  mauvais  jeu  de  mots  au 
sujet  d'une  bonne  comédienne...  ah  !  Vi- 
zentini,  vous  devez  être  condamné  à  jouer 
la  comédie  toute  votre  vie  avec  Dnirjlc- 
mont. 

M™''  Masson  va  créer  u.i  rôle  fort  pi- 
quant de  vieille  fille  dams  Berthe  d'Estrées, 
si  la  pièce  se  joue. 

MÉLITA 

Est  venue  tout  enfant  à  Paris ,  à  l'épo- 
que des  petites  danseuses  viennoises; 
Autrichienne  devenue  Parisienne,  a  ou- 


112  FOYERS   ET   COULISSES 

blié  la  langue  de  son  jiays  natal  poui^  no 
plus  se  souvenir  que  de  celle  de  son  pays 
d'adoption.  —  La  voix  rêvée  de  l'ingénue, 
une  taille...  d'une  rare  élégance...  des 
toilettes...  qui  préoccupent  pendant  six 
mois  de  l'année  la  célèbre  M'"''  Hantenaer. 

Plus  d'un  théâtre  voudrait  ravir  .M"* 
Milita  au  Vaudeville,  où  elle  a  joué  avec 
un  réel  talent ,  notamment  dans  le  Boman 
d un  jeune  homme  pauvre. 

11  paraît  ([u'elle  va  débuter  au  Palais- 
Royal. 


HORTENSE     NEVEUX 


(  Je  pourrais  chanter,  mais  ne  veux, 

Massiii.  fiérard  ol  Neveux. 
Charuiunl  nos  fils  et  nus  neveux. 
Du  Ituulevard  à  la  barrière, 

Massin,  Gérard  et  Neveux 
Jouent  dans  les  pièces  de  Barrière,  i 


Gracieuse  actrice,  un  peu  folle,  qui  tend 
à  devenir  sérieuse.  Elle  a  travaillé  beau- 
coup avec  Régnier,  et  le  public  s'en  est 
aperçu  dans  ses  derniers  rôles,  au  Vau- 
deville. —  Vienne  une  création ,  et  la 
la  jolie  M"' Neveux  prouvera  ((uelle  ne  sa 
contente  pas  d'être  jolie,  tres-jolie  femme. 


VAUDEVILLE  113 

mais  qu'elle  tient  encoi'e  à  être  une  artiste 
sérf.euse. 

N.  B.  Neveux  n'a  rien  d'engagé  chez 
/ina  Tante. 


LOVELY 

(pseudonyme  emprunté  a  l'anglais) 

Cette  jolie  brune  au  teint  mat,  au  re- 
gard aiguisé,  fait  volontiers  prendre  l'air 
à  ses  épaules,  et  le  public  n'a  pas  l'air.... 
de  s'en  plaindre.  A  joué  à  l'Ecole-Lyri- 
que,  à  la  Gaîté  et  au  Palais-Royal  avant 
d'entrer  au  Vaudeville.  A  la  Gaîté,  elle 
avait  été  engagée  par  M.  Harmant  pour 
remplacer  M""  Adorcy,  une  étoile...  dont 
le  rayonnement  n'a  jamais  aveuglé  per- 
sonne. M^^''  Lovely  a  eu  quelques  petites 
créations  et  compte  de  grands  amis  dans 
la  grande  critique. 

CÉCILE  DE  60URNAY 

D'une  noble  famille  vendéenne  alliée  à 
d'illustres  maisons.  Le  talent  est  moins 
grand  encore  que  la  naissance,  mais  on 
peut  avoir  conliance  et  faire  crédit  à  cette 
jeune  artiste.  Elle  est  de  taille  à  faire 
honneur  à  tous  ses  engagements. 

8 


114  FOYERS    ET   COULISSES 


RÉGINE  BLONDEAU 

Junon  géante  est  en  rupture  de  comé- 
die pour  cause  d'opéra. 


ISABELLE    PERSOON 

D'origine  russe.  Elève  du  Conserva- 
toire. S'est  fait  remarquer  dans  quelques 
rôles  :  dans  Ange  Bosani,  Y  Oncle  S;nii,cW. 

Heau  brin  de  fille,  superl>es  toilettes; 
retranchez  les  trois  premières  lettres  de 
son  prénom  ,  et  vous  aurez  le  portrait  de 
celle  artiste  :  belle  persoon. 

Vient  de  i)asser  au  Gymnase. 

LE   ROY 

(Chapeau  l)a>,  Messeignours). 

Vouée  aux  rôles  à  tablier,  n'a  pas  son 
égale  pour  annoncer  une  visite  ou  appor- 
ter une  lettre. 


MARIE-LAURE    Bertrand  de  saint-rémy) 

Fille  d'un  do  nos  confrères  do  la  presse 
et  de  M"^*"  Bertrand  de  Saint-Hemy  .  dont 
le  cours  de  liltérature  est  suivi  à  Chaptal. 


VAUDEVILLP,  115 

Aussi,  quelle  éducation  !  M"''  Marie-Lanro 
a  été  élevée  à  Londres...  c'est  dire  qu'elle 
parle  et  écrit  l'anglais  comme  Milton;  du 
reste,  peintre,  musicienne,  ajoutons  ar- 
tiste dramatique  du  plus  grand  avenir. 


6ÉRARD-ADRIENNE 

Sœur  de  Laurence.  Petite  personne,  pe- 
tit talent,  mais  tout  cela  gracieux. 


RÉJU    (GABRIELLE),   DITE   RÉJANE 

Fille  d'un  contrôleur  général  du  Châtelet , 
18  ans.  —  Elève  de  Hégniei'  —  et  une  des 
meilleures.  —  Lauréat  aux  Concours  du 
Conservatoire  18"4.  —  Une  adorable  phy- 
sionomie, spirituelle,  vive,  pleine  de  sou- 
rire et  pétillante  de  malice.  Surdon,  Meilhac 
et  Halévy  ou  Gondinet  pourraient  bien  lui 
fournir  sa  pièce  de  début. 

Une  étoile  dont  la  lumière  va  venir  jug 
qu'à  nous. 


HG  FOYERS   ET   COULISSES 


PARADE 


Grands  et  petits,  il  nous  a  tous  fait 
rire  et  pleurer,  durant  celte  période  de 
vinfçt  années  où  les  bravos  lui  sont  restés 
fidèles  au  Vaudeville.  Ses  créations, 
dont  l'énuméralion  exigerait  deux  pages 
entières,  l'ont  placé  au  nombre  des 
artistes  qui  continuent  les  bonnes  tradi- 
tions de  la  vieille  école. 

Parade  est  né  à  Lyon,  le  6  août  1820.  Il 
vint  à  Paris  à  l'Age  de  sept  ans  et  à  dix- 
sept  il  entra  au  théâtre  de  la  banlieue. 
(Hiilignolles  et  Montmartre).  En  1848.  il 
débuta  au  Circpie-Olyinpique,  et,  après  un 
séjour  de  courte  durée  à  la  Porte-Sainl- 
.Marlin  et  au  l'alais-Hoyal,  il  fut  engagé 
au  Vaudeville  en  1853.  Depuis  cette  époque 
il  n'a  pas  quitté  ce  théâtre,  où,  du  reste,  il 
est  engagé. 

On  a  beaucoup  biographie  Parade, —  et 
plus  d'un  écrivain  a  eu,  h  l'endroit  de  notre' 
acteur,  une  plume  ferlilement  inventive. 
De  l'aveu  même  de  Parade,  nous  pouvons 
dire  que.  depuis  son  premier  début  sur 
les  planches  étroites  de  la  banlieue  jusqu'à 
son  plus  récent  succès  VOncle  Sam,  il  n'a 
jamais  joué  en  province.  11  n'a  jamais 
voulu  quitter  Paris.  —  ni  les  Batignolles, 
ou  il  possède  un  nid  charmant  ouvert  à 
deux  battants  à  tous  ses  amis. 

Malgré   sou    apparence  froide   et   son 


VAUDEVILLE  111 

parler  solennel,  Parade,  est  un  excellent 
camarade,  très-obligeant  pour  les  com- 
mençants. Nombreux  signes  particuliers  : 
—  A  pour  domestique  une  négresse  (la 
conn;iis-tu,  Cochinat?).  Ne  boude  jamais... 
aux  dominos  ,  son  jeu,  favori  auquel  ou 
peut  le  voir  s'exercer  tous  les  jours  à 
cinq  heures  au  café  de  Mulhouse,  enlro 
quelques  cigares  et  plusieurs  bocks,  car 
il  aime  la  bière  autant  que  Delannoy 
vénère  le  Bourgogne,  un  vin  qui,  dit-il, 
fortifie  sans  casser  la  lète. 

Acteur  aimé  des  titis.  Parade  est  ap- 
plaudi... jusqu'au  Farad.. is.  Voilà  ce  que 
c'est  que  d'avoir  du  talent,  et  de  n'en  pas 
faire...  parade. 

OELANNOY  (Léopold-émile-edmond) 

Fils  d'un  lieutenant-colonel  de  l'Em- 
pire, ne  put  suivre  sa  vocation  théâtrale 
qu'à  la  mort  de  ses  parents  et  fit  ses 
premiers  débuts  à  Elbeuf  et  à  La  Ro- 
chelle. En  1840,  il  entra  au  théâtre  de 
Montmartre;  se  rendit  à  Lille  en  1843,  par- 
courut, peu  après,  la  Delgique,  et  fut  quel- 
que temps  directeur  du  théâtre  des  Nou- 
veautés de  Bruxelles. 

Ce  n'est  qu'en  1848  qu'il  parut  au  Vau- 
deville avec  un  plein  succès  dans  la  Pro- 
priété c'est  le  vol,  les  Représentants  en 
vacances,  la  Foire  aux  idées,  etc.,  etc. 


118  FOYERS   ET   COULISSES 

11  a  joué  fréquemment  en  Belgique  les 
premiers  rôles  de  drame,  dans  Tohy  le 
Sorcier,  Latude,  le  ChilTonnier,  Bilho- 
rjuet,  et  s'y  est  fait  connaître  comme  au- 
teur de  vaudevilles  et  de  chansonnettes. 
En  mai  1858,  il  entra  au  Palais-Royal, 
pour  revenir  bientôt  au  Vaudeville,  où  sa 
verve  et  son  entrain  lui  valurent  de  nou- 
velles créations  et  de  nouveaux  succès. 
Une  seule  d'elle,  celle  de  Péponet  des 
Faux  BonsJwiiunes.  par  exemple,  eut  sufli 
poui-  établir  sa  réputation. 

Delannoy  possède  assurément  la  vis 
comica,  mais  ce  comique  un  peu  gros  n'a 
pas  toujours  l'applaudissement  des  déli- 
cats. En  revanche,  la  masse  du  public  rit 
à  se  tordre  aux  jeux  de  physionomie,  aux 
{.gestes  excentriques  de  l'artiste,  et  sou- 
vent, à  côté  d'interprètes  plus  fins,  Delannoy 
accapare  le  succès.  Nousen  avons  eutnut 
dernièrement  la  preuve  dans  la  reprise  des 
Gaiiaclics,  où,  en  compagnie  de  M""*  Alexis, 
il  a  obtenu  incontestablement  le  plus  ^rand 
succès. (^omnie  tous  les  comédiens  qui  réus- 
sissent surtout  par  le  rire,  M.  Delannoy,  à 
l'exemple  de  Bouffé  et  de  tant  d'autres  am- 
bitionne les  grands  rôles  tiagiques,  et,  en 
effet,  on  voit  chez  lui  un  portrait  qu'il  s'est 
fait  faire  dans  une  pose  à  la  Talma.  Ce  n'est 
pas  que  lo  sentiment,  l'émotion,  les  larmes 
même  lui  fassent  jamais  défaut  dans  une 
situation  dramatique,  mais  combien  l'ar- 


VAUDEVILLE  119 

liste  doit  réagir  contre  l'impression  du 
public  qui,  en  le  voyant,  s'attend  à  rire 
et  qu'il  faut  poui'tant émouvoir.  Une  preuve 
de  ce  que  nous  avançons  serait  les  quel- 
ques représentations  du  Candidat  ,  de 
Gustave  Flaubert,  où  l'artiste  eut  à  sou- 
tenir une  lutte  dont ,  sans  doute,  il  ne 
perdra  pas  le  souvenir.  M.  Delannoy  est 
excellent  père  de  famille  ;  son  fils,  ancien 
soldat,  s'est  fait  brillamment  remarquer 
pendant  la  guerre.  Une  certaine  similitude 
d'humeur,  de  caractère  lui  ont  valu  un 
legs  de  son  ami  Félix. 

Le  nom  de  Delannoy  est  attaché  à  tou- 
tes les  créations  du  Vaudeville,  et,  pour 
cette  raison,  nous  épargnons  au  lecteur  la 
longue  énumération  des  ouvrages  dans 
lesquels  il  a  joue.  11  faudi'ait  citer  tout  le 
répertoire  du  Vaudeville. 

SAINT-GERMAIN 

Un  des  rares  et  vrais  comédiens  de 
notre  époque. 

Saint-Germain,  d'abord  commis  en  li- 
brairie, a  passé  par  le  Conservatoire 
(classe  de  Samson,  dont  il  vénère  le  sou- 
venir). Débuta  à  la  Comédie-Française,  où 
il  était  toujours  prêt  à  remplacer  tout  le 
monde  dans  tous  les  rôles.  Ilfcquitta  la 
maison  de  Molière  sans  attendre  le  socié- 
tariat, refusant  de  se  vouer  à  l'interpréta- 


12v/  FOYERS   ET  COULISSES 

tion  des  rôles  de  second  comique.  De  la 
Comédie-Française,  Saint-Germain  vint  au 
Vaudeville,  ou  il  prit  cette  grande  situa- 
tion qu'il  lient  plus  que  jamai*  C'est  un 
diseur  parlait  :  nul  mieux  que  lui  ne  fera 
plus  sentir  une  beauté  et  ne  saura  mieux 
voiler  un  défaut.  Saint-Germain  adore  son 
art  ;  nature  infatigable,  l'hiver,  après  une 
soirée  dans  laquelle  il  aura  joué  6  actes, 
il  courra  avec  plaisir  jouer  une  saynète 
chez  les  docteurs  Kauvel.  Mandl ,  le  comte 
d'Osmond,  M'"' la  comtesse  Pcrrièrc-Pillé. 

Il  en  est  de  Saint-Germain  comme  de 
ses  camarades  Parade  et  Delannoy  :  il  se- 
rait fastidieux,  croyons-nous,  de  donner 
la  nomenclature  de  ses  créations. 

Il  en  est  une  pourtant  dont  nous  vou- 
lons dire  un  mot.  —  Un  soir,  le  public  du 
"Vaudeville  a  pu  se  croire  à  la  Comédie- 
Française  en  entendant,  dans  lo  Pliitus  de 
Millaud  et  Jollivet,  des  artistes  comme 
Saint-Germain,  M"*  Bartet.  M""  Alexis, 
clc,,  etc. —  Aussi.  (|uels  applaudissements 
saluèrent  l'artiste  lors,|ue,  s'adressant  aux 
Athéniens  de  Paris,  il  vint,  au  lever  du  ri- 
deau, s'excuser  de  la  liberté  grande,  etc.  etc., 

Avec  son  expérience  du  théûlre,  Saint- 
Germain  émet  volontiers  soi.  opinion  sur 
tontes  choses.  Quoique  très-bienveillant, 
ceux  qui  le  jalousent  ne  manquent  jamais 
de  dire  qu'il  aurait  servi  de  type  ti-ès-ca- 
raclérisé  dans  le  chef-d'œuvre  de  Barrière. 


VAUDEVILLE  121 

Nature  très  -  impressionnable,  Saint- 
Germain  a  des  alternatives  de  tristesse  et 
de  gaîté.  C'est  dans  ce  dernier  état,  sans 
aucun  dqute,  que  cet  aimable  agaceur  de 
la  Muse  trouve  les  charmants  et  spirituels 
couplets  que  nous  lui  avon«  entendu 
chanter  aux  banquets  du  Caveau,  dont  il 
est  un  des  membres  les  plus  assidus  et 
les  plus  appréciés.  Mais  le  Caveau  n'é- 
puise pas  toute  sa  verve,  et  les  dîners 
mensuels  de  la  Gousse  sont  toujours 
égayés  par  les  refrains  de  l'éminent  pen- 
sionnaire du  Vaudeville  :  Saint-Gerniuin 
possède  tous  les  arts. 

Ut  pictura    poesis 

COLSON 

Fils  de  l'artiste  de  la  Comédie-Française, 
a  commencé  par  chanter  les  ténors  légers 
en  province  dans  les  troupes  que  dirigeait 
son  père  ;  a  chanté  plus  tard  les  ténors  co- 
miques au  Théâtre-Lyrique  du  boulevard 
Temple.  On  n'a  pas  oublié  la  chanson  de 
la  Veste  qu'il  interprétait  si  comiquemcnt 
dans  la  Promise.  Mari  de  M""^  Colson,  qui 
a  créé  les  Amours  du  Diable,  Colson  a 
dirigé  l'office  des  théâtres  avec  Sari  (vous 
me  direz  que  Sari...ve  à  tout  le  monde). 
Colson  passe  pour  avoir  des  talents  culi- 
naire* très-développés  :  il  fait  la  mate- 
lotte   .  comme  une  anguille. 


122  rOYERS    ET    COULISSES 

Signes  particuliers  :  prend  un  embon- 
point progressif,  grâce  auquel  il  remplit 
ses  gilets  aussi  bien  que  ses  rôles. 


ABEL 

CAÏN,   QU'aS-TU   fait    OE  TON  FRERE? 

Jeune  premier  plein  d'avenir,  que  la  di- 
rection du  Vaudeville  lit  venir  de  Londres, 
où  il  obtenait  de  grands  succès,  pour 
créer  un  rôle  dans  VArlrsienne,  de  A. 
Daudet.  Très  apprécié  de  Sardou  depuis 
sa  création  du  rôle  du  marquis  de  Roche- 
maure,  dans  VOncIe  Sam. 

Sitjncs  particuliers  :  N'est  pas  élève  du 
Consorvalùire,  et  n'a  jamais  eu  de  profes- 
seur. A  l'exemple  de  Desrieux,  porte  toute 
sa  barbe.  A  toujours  sur  lui  un  flacon  de 
goudi'on  'luyot  ;  mais  cela  ne  nous  legarde 
l)as  :  '<  des  gou...drons  ol  des  couleurs  il 
ne  faut  jamais  discuter.  »  Noire  jeune 
premier,  qui  était  trés-maladif  autrefois, 
jouit  aujourd'hui  d'une  meilleure  santé.  A 
l'issue  de  chaque  première.  M.  .\bel  trouve 
chez  la  concierge  du  théùtre,  nombre  de 
bouquets  ù  son  adios'^e. 

CORNAGUA 

Coniafjlia,  Doria,  c'est  à  se  croire  sur 
une  scène  italienne.  M.  Cornaglia  est  un 


VAUDEVILLE  123 

artiste  de  province  très-consciencieux  et 
surtout  très-utile.  Il  s'est  fait  remarquer 
au  Vaudeville  dans  YHérituf/e  de  M.  Plu- 
met et  dans  YArlésieimc. 


RICHARD     (h:»RI) 


Un  des  Richard  les  plus  estimables 
parmi  les  Richard  les  plus  estimés  ;  doué 
de  qualités  précieuses,  c'est  certainement, 
depuis  Dieudonné,  le  plus  charmant,  le 
plus  verveux  de  nos  amoureux  comiques. 

Une  des  créations  qui  l'ont  mis  le 
plus  en  vue  au  Vaudeville,  où  il  est  entré 
sous  le  patronage  de  M.  Sardou,  est,  sans 
contredit,  le  rôle  du  jeune  violoniste  dans 
VOncle  Saw  ;  il  s'y  fit  très-applaudir  à 
côté  des  F'argueil,  des  Bartet,  des  Parade 
et  des  Abel.  —  On  se  rappelle  le  grand 
succès  de  M.  Richard  dans  les  Inutiles,  à 
Cluny.  C'est  celte  création  si  originale  qui 
le  mit  tout  aussitôt  hors  de  pair,  de  telle 
façon  que,  pendant  la  Commune,  la  troupe 
de  la  Comédie-Française  se  trouvant  for- 
cément désorganisée,  ce  fut  à  M.  Richard 
qu'on  songea  pour  lui  faire  jouer  le  ré- 
pertoire à  coté  des  sociétaires  restés  fi- 
dèles à  Paris.  M.  Richard  n'a  fait  que 
passer  par  la  Comédie-Française.  —  Il  y 
reviendra. 


124  FOYERS   ET  COULISSES 

DORIA  (pseudonyme). 

Jeune  premier  comme  le  ci-dessus  (ils 
pullulent  à  ce  Ihéùlre,  c'est  pour  ceux  qui 
en  manquent).  S'est  mis  au  théâtre,  non 
par  amour  de  l'art,  mais  d'une  actrice  qui 
lui  fit  quitter  momentanément  ses  pinceaux 
et  sa  palette.  M.  Doria  a  joué  un  des  deux 
amoureux  dans  Habiiijas.  M.  Doria  manie 
le  fleuret  comme  le  pinceau,  dont  il  s'es- 
crime sur  de  grandes  toiles. 

GOUDRY 

Encore  un  jeune  premier...  de  province. 
C'est  M"''  Favart,  excellent  juge  en  matière 
arlistit|uc,  qui  l'a  hcaucoup  recommandé 
au  Vaudeville.  M.  Goudry  a  repris  pour 
SCS  débuis  le  rôle  de  Lalontaine  (Prosper 
Blocli)  dans  les  Pattes  de  Mouches  et  a 
interprété  d'une  façon  remarquable  le  rôle 
du  duc  dans  la  Cujutcsse  do  Soinioorive. 
M.  Clonihydoit  jouer  le  principal  l'ùie  dans 
la  licvtlte  d'Estvi'OS,  de  M.  Henri  Hiviure. 

Quand? 


TRAIN 

Encore  un  icunc  premier  dont  le  nom 
fait  du  bruit  dans  le  LauJcruau  dramati- 


VAUDEVILLE  125 

quo.  M.  Train  a  quitté  le  Gymnase  pour 
entrer  au  Vaudeville  en  môme  temps  qug 
M^^"  Massin.  M.  Train  a  dél)uté  rue  de  \i 
Chaussée-d'Antin  dans  la  reprise  des  Cra 
cbets  d'un  gendre,  a  créé  Ange  Bosani.  — ■ 
Est-ce  ironie,  est-ce  effet  du  hasard,  est-ce 
caprice?  le  Vaudeville  jouera  bientôt  une 
pièce  intitulée  :  Entre  deux  trains.  Nous 
connaissons  l'un,  que  sera  l'autre?  L'eni. 
barras  peut  n'être  pas  seulement  pour 
le  Vaudeville.  M.  Train,  lui  aussi,  s'exerco 
au  noble  jeu  d'épée. 

MICHEL 

Prix  du  Conservatoire.  A  débuté  à 
Paris,  puis  a  joué  à  Bruxelles  où  les 
flamands  lui  faisaient  de  gi'ands  succès 
pour  la  façon  pleine  d'humour  dont  il 
imitait  leur  accent:  Save^- vous .^  Est  entré 
au  Vaudeville  pour  reprendre  le  rôle  de 
Lafont  dans  Bahagas.  Comique  de  bon 
aloi  que  le  public  de  Paris  a  pleinement 
accepté. 

M.  Michel  est  doué  d'une  gaîté  très- 
communicative. 

LACROIX 

A  beaucoup  couru  la  province  comme 
jSremier  rôle,  a  fait  de  bonnes  créations  à 


12(3  FOYERS   ET   COULISSES 

la  Gaîté,  dans  la  Petite  Pologne  et  dans 
les  Trente-deux  duels  de  Jean  Gigon.  A 
un  oigane  efféminé.  Se  trouve  un  peu 
étouffé  au  Vaudeville  où  il  n'a  pu  encore 
se  produire  que  dans  Vuillai-d  de  Rabagas 
et  dans  un  des  témoins  faméliques  de  la 
pièce  de  Barrière. 

Nota  Bene.  Le  chemin  de  Lacroix  n'a- 
boutit pas  au  Calvaire. 


GEORGES 

Bon  élève  du  Conservatoire.  Est  resté 
longtemps  àBruxelles,  a  débuté  à  Paris 
au  Gymnase,  puis  a  joué  aux  Folies-Dra- 
matiques, au  ("hàleau-d'Eau,  aux  Menus- 
Plaisirs.  Engagé  au  Vaudeville ,  qui 
n'a  qu'à  se  louer  de  lui,  M.  Georges  se 
plie  à  toutes  les  exigences  du  répertoire, 
(lu  moment  qu'il  s'agit  d'obliger  son  di- 
recteur. Première  profession  :  dessina- 
teur ea  châles. 


JOLIET 

J'ai  eu  le  plaieii'  de  le  connaître  aux 
Folies-Bergères  et  de  pouvoir  apprécier 
là  l'immense  dose  de  patience  dont  la 
nature  l'a  doué. 

Ses    camarades,  qui   devaient   chanter 


VAUDEVILLE  127 

chacun  à  leur  tour  la  chansonnette  qui 
servait  de  lever  de  rideau,  en  étaient 
arrivés  à  se  faire  remplacer  tous  les  jours 
par  ce  bon  Jolict.  Les  banquettes  des 
Folies-Bergères,  seules,  ont  pu  retenir  ce 
que  Joliet  leur  a  chanté  pendant  deux  ans. 
Joliet,  après  avoir  demandé  à  la  pro- 
vince les  engagements  que  Paris  lui 
refusait,  est  entre  au  Vaudeville,  où  son 
ambition  est  de  rechanter  la  petite  chan- 
sonnette qu'il  chantaitaux  Folies-Bergères. 
Tout  dernièrement,  il  n'a  pas  joué  sans 
talent  le  rôle  de  l'homme  en  bois,  que 
jouait  si  bien  Ricquier  dans  les  Faux 
Donshommes. 


JOURDAN 

Prix   de    comédie  du  Conservatoire, 
été  engagé  à  l'époque  de  Rabagas. 
Une  des  espérances  du  Vaudeville. 


SOUVENIRS  RÉTROSPECTIFS     • 
A-PROPOS  ET  PIÈCES  RÉVOLUTIONNAIRES 

DU  VAUDEVILLE 
RAPPORTS    DE    POLICE 

La  place  de  la  Bourse,  où  é'.ait  le  théâ- 
tre des  Nouveautés  (devenu  la  salle  du  Vau- 
deville), a  été  l'une  des  premières  scènes 
de  la  révolution  de  1830.  La  façade  de  ce 
théâtre  fut  éclairée,  le  soir  du  mardi 
21  juillet,  par  les  flammes  qui  dévoraient 
le  corps  de  garde  en  bois  de  la  gendar- 
merie, place  sur  l'un  des  côtés  de  la 
Bourse.  \près  la  victoire  obtenue,  les 
Nouveautés  eurent  pour  la  célébrer  la 
palme  de  la  vitesse  ;  car,  dès  le  :2  août, 
autours  et  acteurs  se  trouvèrent  prêts.  Ce 
jour-là,  Charles  X,  encore  à  Rambouillet, 
adressait  au  duc  d'Orléans  la  lettre  par 
laquelle  il  lui  annonçait  son  abdication  et 
la  renonciation  du  Dauphin  en  faveur  du 
due  de  Bordeaux,  et  le  chargeait,  comme 
lieuteuant-général  du  royaume,   de  faire 


VAUDEVILLE  129 

reconnaître  le  jeune  prince  sous  le  nom 
de  Henri  V.  Tandis  que  cette  lettre  si  im- 
jiortante  courait  vers  sa  destination  (elle 
lut  remise  entre  les  mains  du  duc  d'Or- 
léans à  11  heures  du  soir),  le  théâtre  de 
la  place  de  la  Bourse  prononçait  à  sa 
manière  le  fameux  :  il  est  trop  tard,  qui 
devait  être  répété  dix-huit  ans  après.  Il 
représentait  quelques  scènes  improvisées 
sous  le  titre  à' A-propos  patriotique,  par 
MM.  De  Villeneuve  et  Masson.  C'était  le 
taljleau  d'une  cour  de  maison  dans  le  fau- 
bourg Saint-Antoine  au  milieu  de  la  lutte 
du  29  juillet  :  les  cris,  les  fracas  de  la  fu- 
sillade, les  allées  et  venues  des  combat- 
tants, les  cartouches  et  la  charpie  que 
l'on  fait  tout  à  la  fois,  le  petit  imprimeur 
qui  remplace  les  balles  par  des  caractères 
typographiques,  les  blessés  que  l'on  ap- 
porte, le  soldat  de  la  ligne  qui  a  passé  du 
côté  du  peuple,  les  bonnets  de  gardes 
royaux,  les  cuirasses  et  autres  dépouilles 
étalées  en  trophées,  les  vanteries  sur  les 
militaires  descendus,  un  des  termes  de 
cet  argot  sanglant  qui  passait  pour  une 
langue  héroïque.  Le  maçon  Gacheux  ar- 
rivé des  Tuileries  où  le  peuple  vient 
d'entrer.  Il  s'est  assis  sur  le  trône.  —  Y 
est-on  bien  ?  lui  demande  un  autre.  «  Oh  ! 
répond  Gacheux,  si  tu  savais  comme  on 
s'enfonce  la-dedans  1  Pour  n'y  pas  rester, 
quand  on  y  est,   faut-il  qu'un  homme  soil 

9 


130  FOYERS   ET    C.OtlLISSES 

cornichon  ».  Dans  ces  pièces  sur  la  révo- 
lution de  juillet,  deux  uniformes  sont  en 
honneur  et  brillent  à  l'envi  :  celui  de  l'E- 
cole polytechnique  et  celui  de  la  Garde 
Nationale  qui  s'était  rétablie  par  aussi  bien 
un  mouvement  spontané,  que  par  l'appel 
de  La  P'ayette,  son  commandant  en  chef. 
—  La  grande  averse  des  pièces,  dont 
VA-propos  patriotique  des  Nouveautés 
était  l'avanl-garde,  avait  commencé  coup 
sur  coup.  Le  11  août,  le  Vaudeville  donna 
les  27,  28  et  29  Juillet,  dont  les  auteurs 
étaient  M.  Etienne  Arago,  directeur  de  ce 
théâtre,  et  M.  Ouvert.  Ces  trois  tableaux 
reproduisaient  chacun  des  trois  jours  de 
la  lutte.  Le  vaudeville  final  de  MM.  Arago 
et  Ouvert  avait  des  prétentions  au  don  de 
prophétie  :  voici  un  de  leurs  couplets  à 
prédictions  : 

Non,  non,  donnons-nous  l'bras; 

Qu'notre  allliance 

Sauve  la  France  ! 
Non,  non,  donnons-nous  l'bras; 
Les  Jésuifs  ne  reviendront  pas. 

Peu  après,  le  25  septembre,  le  Vaude- 
ville donna  la  Foire  aux  places,  de  Bavard. 
Deux  ans  auparavant,  Bayard  avait  fait 
avec  Scribe  la  Manie  des  places,  et  une 
révolution  qui  venait  à  peine  de  s'accom- 
plir lui  fournissait,  sur  ce  même  texte, 
une  moisson  plus  aisple  que  'amais. 


VAUDEVILLE  131 

Les  louanges  données  à  la  Garde  Na- 
tionale trouvaient  partout  des  échos  :  la 
Ligue  des  femmes  ou  le  Bal  et  la  faction, 
de  MM.  Saintine  et  Duvert,  représentée 
au  Vaudeville  le  4  décembre,  mit  en  pré- 
sence les  plaisirs  des  femmes  et  les  exi- 
gences du  service,  qui  réclament  les  ma- 
ris, le  budget  de  la  toilette  et  les  dépen- 
ses de  l'uniforme.  Du  reste,  ces  dames 
finissaient  par  se  convertir,  d'autant  qu'on 
annonçait  un  bal,  qui  serait  donné  prochai- 
nement par  la  Garde  Nationale.  C'est  dans 
la  Ligue  des  femmes  que  la  milice  citoyenne 
recevait  cette  glorification  historique, 
pour  laquelle  Doche  fils,  digne  héritier  de 
l'archet  paternel,  composa  un  air  si  sou- 
vent employé  depuis  pour  les  rondeaux  : 

Ne  raillez  pas  la  Garde  citoyenne  I 

Non!  pas  d'outrage  à  son  noble  laurier! 

De  ses  travaux  au  moins  qu'il  vous  souvienne: 

Honneur  !  honneur  aux  soldats  du  foyer. 

L'arbitraire  et  l'illégalité  avaient  ren- 
contré, en  ce  temps-là,  les  plus  âpres  ad- 
versaires dans  les  hommes  élevés  au 
pouvoir  par  la  révolution  de  juillet.  Aussi 
ce  fut  tout  un  événement,  ce  furent  des 
protestations  véhémentes,  quand  le  théâ- 
tre vit  porter  atteinte  à  un  régime  de  li- 
berté dont  il  croyait  être  assuré  désor- 
mais, quand  il  vit  procéder  à  son  égara 


132  FOYERS    ET    COULISSES 

par  coups  d'autorité  en  dehors  de  la  loi. 
La  pièce  pour  laquelle  s'engagea  la  lutte 
fut  un  drame  qu'annonçaient  les  Nouveau- 
tés .  le  Procès  d'un  maréchal  de  France. 

Ce  théâtre  était  réduit  aux  abois.  Ouvert 
le  l*''  mars  1827,  il  n'avait  jamais  paru, 
dès  ses  commencements,  réaliser  les  élé- 
ments d'une  existence  bien  solide.  La 
salle  construite  sur  une  partie  de  l'empla- 
cement du  passage  Feydeau,  qui  allait  de 
la  rue  des  Filles-Saint-Thomas  à  l'ancien 
Opéra-Comique,  revenait  à  un  prix  fort 
élevé.  La  création  récente  de  la  Bourse 
avait  donné  une  grande  valeur  aux  pro- 
priétés voisines  et  le  nouveau  théâtre, 
tant  pour  sa  construction  même  que  pour 
les  acquisitions  et  les  rachats  de  baux 
qu'il  exigea,  revint  à  trois  millions  quatre 
cent  soixante -sept  mille  francs.  Encore 
n'était-ce  pas  tout  ce  qu'il  avait  coûté  :  on 
dut  y  exécuter  des  travaux  pour  baisser  le 
plafond,  car  l'élévation  excessive  de  la 
salle,  par  rapport  à  sa  grandeur,  rappe- 
lait la  forme  peu  agréable  d'un  puits. 
L'entreprise  commençait  donc  dans  des 
conditions  bien  onéreuses.  Une  prospé- 
rité ïxceptionncUe  aurait  été  nécessaire 
pour  que  les  bailleurs  de  fonds  y  trouvas- 
sent leur  compte.  Mais  ce  théâtre  eut  un 
grand  malheur  :  ce  fut  de  n'avoir  pas  un 
genre  à  lui.  Outre  des  vaudevilles,  il 
donna  des  pièces  de  musique  inédite,  des 


VAUDEVILLE  133 

pièces  à  spectacle  ;  il  reprit  bon  nombre 
d'ouvrages  précédemment  joués  ailleurs, 
ce  qui  s'accordait  mal  avec  son  nom  et  fit 
dire  dans  une  revue  : 

A  ces  vieilles,  vieilles,  vieilleries 
Je  reconnais  les  nouveautés. 

Avec  tous  ces  tâtonnements,  ce  théâtre 
fut,  dès  les  premiers  temps,  comme  un 
malade  qui  se  touime  et  se  retourne  eu 
vain  pour  trouver  une  bonne  place.  A  son 
premier  directeur,  M.  Bérard,  succéda, 
au  bout  d'un  an,  M.  Langlois,  le  capita- 
liste qui  avait  mis  le  plus  d'argent  dans 
l'affaire.  Diverses  combinaisons  ou  asso- 
ciations furent  tentées  sans  qu'il  fût  pos- 
sible de  raffermir  cette  entreprise  mal- 
heureuse. Dans  leur  existence  précaire, 
les  Nouveautés  eurent  cependant  quelques 
succès  assez  brillants  ;  plusieurs  acteurs 
y  commencèrent  ou  y  grandirent,  notam- 
ment M'^^  Albert  et  Bouffé,  jusqu'alors  en 
seconde  ligne  ;  mais  il  y  eut  profit  pour 
eux  plus  que  paur  le  théâtre,  dont  les 
frais  journaliers ,  ajoutés  aux  lourdes 
conditions  de  premier  établissement,  for- 
maient un  vrai  tonneau  des  Danaïdes. 

Le  principal  intéressé ,  M.  Langlois, 
avait  repris  personnellement  le  gouver- 
nail de  l'infortuné  navire  qui  faisait  eau 
de  toutes  parts.  Le  Procès  d'un  maréchal 


134  FOYERS   ET   COULISSES 

de  France  (1815)  pouvait  par  le  sujet 
exciter  une  certaine  curiosité,  faire  quel- 
que bruit,  retarder  sinon  empêcher  le 
naufi-age.  Déjà  ce  drame  avait  dû  être  re- 
présenté au  théâtre  de  la  Porte-Saint- 
Martin,  lors  du  procès  des  ministres  de 
Charles  X.  Les  circonstances  n'étaiciit 
déjà  que  trop  difficiles  pour  l'assemblée 
du  Luxembourg,  érigée  de  nouveau  en 
cour  de  justice,  et  autour  de  laquelle  les 
passions  s'agitaient  avec  violence.  Le 
gouvernement  vit  un  danger  de  plus  dans 
l'évocation  dramatisée  d'un  fait  doulou- 
reusement fameux,  mais  il  n'intervint  que 
par  voie  tout  à  fait  amiable.  Les  auteurs, 
Fontan  et  Dupeuly,  furent  priés  par 
M.  de  Montalivet,  alors  ministre  de  l'inté- 
rieur, de  se  rendre  chez  lui  pour  causer 
ensemble  de  leur  ouvrage.  Au  nom  de  la 
paix  publique  et  en  leur  déclarant  même 
que,  quelle  que  fût  leur  résolution,  il 
n'aurait  jamais  recours  aux  mesures  ar- 
bitraires, le  ministre  leur  demanda  instam- 
ment de  renoncer,  quant  a  présent,  à  faire 
jouer  la  pièce.  Les  deux  auteurs  y  con- 
sentirent sans  demander  h\  accepter  aucun 
dédommagement  ;  mais,  quand  la  circon- 
stance qui  en  avait  motivé  l'ajournement 
fut  passée,  que  l'on  en  fut  même  séparé 
par  un  assez  long  intervalle,  le  Procès 
d'un  maréchal  de  France  fut  mis  en  répé- 
tition à  la  place  de  la  Bourse. 


VAUDEVILLE  135 

Le  samedi  22  octobre  1831,  le  Proà'S 
d'un  maréchal  de  France  était  affiché  pour 
le  soir.  La  pièce,  annoncée  partout,  avait 
franchi  l'épreuve  de  la  dernière  répétition, 
sans  que  l'autorité  eût  donné  à  son  égard 
aucun  signe  de  vie  ;  mais  voilà  que,  dans 
la  journée  même,  le  Préfet  Ce  Police, 
M.  Gisquet,  signifie  au  Directeur  défense 
de  représenter  l'ouvrage  dont  il  s'agit.  — 
L'infortuné  Langlois  se  raidit  avec  l'éner- 
gie du  désespoir  contre  la  défense  qui  lui 
était  faite  et  qui  ne  pouvait  s'appuyer  sur 
aucun  texte  légal.  —  Il  refusa  d'obéir,  il 
passa  outre  et  fit  tout  préparer  quand 
même  pour  la  représentation  annoncée. — • 
Il  était  cinq  heures,  les  bureaux  allaient 
bientôt  s'ouvrir.  Un  commissaire  de  po- 
lice apparut,  escorté  de  sergents  de  ville, 
et  fit  apposer  des  affiches  annonçant  l'in- 
terdiction du  Procès  d'un  maréchal  de 
France.  Il  n'en  fallait  pas  tant  pour  redou- 
bler l'intérêt  qui  s'attachait  à  la  pièce. 
Devant  le  théâtre,  sur  cette  place  do  la 
Bourse,  centre  de  la  vie  parisienne,  la 
foule  ne  tarda  pas  à  grossir  et  à  se  ré- 
pandre en  discours  animés.  Toutefois,  des 
officieux-agents  ou  échos-involontaires  de 
la  police  assignèrent  pour  motif  à  l'inter- 
dit une  démarche  faite  auprès  du  gou- 
vernement par  la  famille  du  maréchal 
Ney,  afin  que  des  souvenirs  cruels  ne 
fussent  pas  portés  sur  le  théâtre.  Cette 


136  FOYERS   ET   COULISSES 

version  fut  formellement  démentie  dans 
les  journaux  du  lendemain  ;  mais  elle 
produisit  l'effet  voulu  et  contribua  beau- 
coup L  disperser  les  groupes.  M.  Lan- 
glois,  persévérant  dans  sa  résistance,  af- 
ficha de  nouveau  la  pièce  poui  le  lende- 
main dimanche.  A  quatre  heures,  quand 
la  foule  se  pressait  déjà  devant  les  bu- 
reaux, un  commissaire  de  police,  celui  de 
la  veille,  se  présenta,  réitérant  la  défense 
déjà  faite.  Cette  fois,  il  était  accompagné 
de  deux  pelotons  de  garde  municipale, 
l'un  d'infanterie,  l'autre  de  cavalerie.  Ils 
furent  placés  devant  l'entrée,  que  le  pu- 
blic, s'animant  de  plus  en  plus,  menaçait 
sérieusement  de  forcer.  Devant  ce  déploie- 
ment armé  et  pour  prévenir  une  véritable 
émeute  avec  ses  fâcheuses  conséquences, 
le  directeur,  tout  en  renouvelan/  sa  pro- 
testation fondée  sur  la  Charte  de  1830. 
consentit  enfin  à  ne  pas  jouer  le  Procès 
d'un  maréchal  de  France,  qui  fut  rempla- 
cé par  un  autre  spectacle,  dont  faisait  par- 
tie le  Voyage  de  la  Liberté,  titre  qui, 
dans  la  circonstance,  ne  manquait  pas 
d'ironie.  Mais  le  public  n'accepta  pas  ce 
changement,  et,  comme  il  persistait,  d'une 
voix  de  plus  en  plus  impérieuse,  à  récla- 
mer l'ouvrage  interdit,  les  portes,  que 
l'on  avait  ouvertes,  furent  refermée?  et 
le  luminaire  fut  éteint.  Néanmoins ,  la 
foule  ne  se  dispersa  pas  et  pendant  toute 


VAUDEVILLE  137 

la   soirée  une  vive  agitation  régna  aux 
alentours. 

Le  Procès  d'un  maréchal  de  France  fut 
imprimé  avec  cette  mention  :  «Non  repré- 
senté au  théâtre  des  Nouveautés,  le 
22  octobre  1831,  par  défense  de  l'autorité 
supérieure  »  et  le  texte  de  l'article  7  de  la 
Charte  de  1830  :  «  Les  Français  ont  le 
droit  de  publier  et  faire  imprimer  leurs 
opinions   en   se   conformant  aux  lois  :  la 

CENSURE  NE  PEUT  JAMAIS  ÊTRE  RÉTABLIE.  » 

L'infortuné  théâtre  des  Nouveautés  se 
traîna  encore  péni!)lement  pendant  quel- 
que temps  et  ferma  le  15  février  1832.  La 
dernière  pièce  nouvelle  qu'on  y  joua  fut 
un  vaudeville  intitulé  :  le  Mort  sous  le 
scellé,  dont  le  titre,  dans  cette  situation 
agonisante,  à  la  veille  d'une  clôture  for- 
cée, était  à  son  tour  comme  une  triste 
ironie.  Quelques  mois  après  ,  l'Opéra- 
Comique,  tout  aussi  peu  chanceux  à  la 
salle  Ventadour,  vint  occuper  celle   de  la 

Îlace  de  la  Bourse,  qui  fut  vendue  en 
833  moins  du  tiers  de  ce  qu'elle  avait 
coûté.  Le  malheureux  M.  Langlois  eut 
pour  gagne-pain,  sur  le  déclin  de  l'âge, 
un  modeste  emploi  à  ce  même  théâtre,  où 
il  avait  englouti  une  fortune  de  onze  cent 
mille  francs. 


138  FOYERS   ET   COULISSES 

Arrêté  du  Directoire  exécutif,  en  date  du 
18  nivôse  an  JV  (4Janvier  1796),  con- 
.cernant  les  spectacles. 

aLe  Directoire  exécutif  arrête  :  Tous  les 
rlirecteurs,  entrepreneurs  et  propriétaires 
fies  spectacles  de  Paris  sont  tenus,  sous 
leur  responsabilité  individuelle,  de  faire 
jouer  chaque  Jour  par  leur  orchestre, 
avant  le  lever  de  la  toile,  les  airs  chéris 
des  républicains,  tels  que  :  la  Marseillaise, 
Ça  ira,  Veillons  au  salut  de  l'Empire  et 
le  Chant  du  Départ. 

«  Dans  l'intervalle  de  deux  pièces,  on 
chantera  toujours  l'hymne  de  la  Marseil- 
laise ou  quelque  autre  chanson  patriotique. 

«  Le  théâtre  des  Arts  donnera,  chaque 
jour  de  spectacle,  une  représentation  de 
l'Offrande  à  la  liberté,  avec  ses  choeurs 
et  accompagnements  ou  quelque  autre 
pièce  républicaine.  » 

Ordres,  rapports  ou  analyses  de  rapporti 
concernant  le  Vaudeville,  sous  le  Direc- 
toire, le  Consulat  et  fKmpire. 

THÉÂTRE  FEYDEAU 

23  Nivôse  an  IV  (13  janvier  1796). 

«  Lorsque  Gaveaux  s'est  présenté  pour 
chanter  la  Marseillaise,  plusieurs  voix  se 


VAUDEVILLE  139 

sont  élevées  du  partei*re  en  s'écriant  :  A 
bas  Je  chouan! 

«  Le  citoyen  Serizet,  cultivateur,  donne 
avis  que,  le  1*''^  pluviôse  an  lil,  l'artiste 
qui  a  chanté  la  Marseillaise  au  théâtre 
Feydeau,  a  omis  ce  couplet: 

Français,  en  guerriers  magnanimes, 

que  même  omission  avait  eu  lieu  le 
30  nivôse,  au  Théâtre  de  la  République  ; 
ce  qui  lui  fait  soupçonner  que  l'omission 
n'est  pas  involontaire,  d'autant  plus  que 
ce  couplet  traite  mal  les  émigrés.  » 

THÉÂTRE   FEYDEAU 

24  Nivôse  an  IV  (14  janvier  1796). 

«  Rapport  de  police  dans  lequel  Gaveaux 
est  signalé  comme  poussant  l'audace  et 
l'indécence,  jusqu'à  porter  en  ceinture  les 
covileurs  proscrites,  auxquelles  les  roya- 
listes aiment  à  se  reconnaître. 

Théâtre  où,  d'ailleurs,  l'esprit  chouan 
domine.  » 


THEATRE  DU  VAUDEVILLE 

27  Nivôse  an  IV  (16  janvier  1796). 

(Rapport  relatif  à  l'acteur  Frédéric) 
«  Il  chante  l'hymne  la  Marseillaise,  en 


140  FOYERS    ET    COULISSES 

mettant  dans  ses  gestes  toute  l'insolence 
ima^j'inable.  Il  insulte  le  parterre,  en  dési- 
gnant du  doigt  l'endroit  où  siègent  les 
patriotes  et  en  leur  appliquant  ces  mots: 

Tremblez,  tyrans,  et  vous,  perfides  I 

Le  môme  a  paru  dans  la  Danso  inter- 
rompue a\cc  un  uniforme  blanc,  parements 
bleus  de  ciel,  uniforme  de  l'ancien  régime 
qui  a  excité  l'enthousiasme  de  la  salle.); 

Signé  :  Boissay,  commissaire. 

Un  autre  rapport  du  même  est  dirigé 
contre  Henry,  acteur  du  Vaudeville,  et  se 
termine  ainsi  : 

«  Cette  hymne  sacrée,  chantée  de  la 
manière  que  la  chante  cet  histrion,  a  eu  et 
aura  toujours  l'elfet  contraire  qu'en  doit 
attendre  le  gouvernement.  » 

THEATRE  DU  VAUDEVILLE 

3  Pluviôse  an  IV  (23  janvier  1790). 

«  Le  citoyen  Boissay  demande  qu'il  soit 
donné  ordre  aux  directeurs  de  ce  théâtre 
de  lui  remettre  des  billets  pour  les  pa- 
triotes indigents,  qui  se  proposent  de 
déjouer  en  ce  spectacle  les  manœuvres 
des  royalistes  dont  il  est  devenu  le  rendez- 
fous.  » 


•   VAUDEVILLE  141 

THEATRE  DU  VAUDEVILLE 

22  Pluviôse  an  IV  (11  février  1796). 

(Rapport  du  commissaire  Boissay) 

«Je  suis  instruit  que,  chaque  jour,  les 
atteintes  les  plus  coupables  sont  portées 
aux  bonnes  mœurs,  dans  les  corridors  de 
la  salle  du  Vaudeville  par  des  femmes  sans 
pudeur  et  des  hommes  sans  retenue.  — ■ 
11  est  de  votre  devoir  de  faire  cesser  ce 
désordre,  auquel  le  directeur  a  tenté,  en 
vain,  de  remédier.  » 

THÉÂTRE  DU  VAUDEVILLE 

25  Pluviôse  an  IV  (14  février  179G). 
Au  quartier  général  à  Paris. 

Gouvion,  adjoint  aux  adjudants-gé- 
néraux, au  général  Duvignau  : 

«  Je  me  suis  rendu  ce  soir  au  théâtre 
du  Vaudeville  où,  d'après  vos  ordres, 
général,  j'ai  assisté  à  la  représentation 
qui  y  a  eu  lieu.  L'hymne  de  la  Liberté, 
loin  d'y  être  accueillie,  y  a  été  couverte 
de  ris  moqueurs,  de  cris:  à  bas!  et  d'ap- 
plaudissements qui  n'ont  laissé  entendre 
aucune  parole.  » 


1Î2  FOYERS    ET    COULISSES 

THÉÂTRE  FEYDEAU 

23  Nivôse  an  VII  (12  janvier  1799). 

«  Les  airs  patriotiques  qui  ont  précédé 
la  pièce  intitulée  Toberne,  y  ont  été  pres- 
que généralement  applaudis  du  parquet, 
mais  non  des  loges...  Le  citoyen  Gaveaux, 
auteur  de  la  musique  homicide  du  Réveil 
du  Peuple,  s'est  alors  avancé,  et  a  voulu 
commencer  de  chanter  V Hymne  à  la  Li- 
berté. Il  s'est  élevé  au  même  instant  un 
tumulte  considérable. 

«  Les  patriotes,  d'un  côté,  s'opposaient 
à  ce  que  Gaveaux.  qu'ils  appellent  le 
Cbantre  des  éqorgeurs,  chantât  l'hymne 
sacré  de  la  Liberté.  D'un  autre  côté,  le 
parti  royaliste,  composé  en  grande  partie 
(les  musiciens,  de  quelques  volontaires 
trompés,  cette  cabale,  bien  supérieure  en 
nombre,  soutenait  et  applaudissait  Ga- 
veaux, qui  y  répondait  par  des  signes 
d'audace  contre  les  patriotes  ;  et  ceux-ci 
demandaient  un  autre  chanteur,  en  moti 
vaut  leur  demande  sur  ce  que  la  bouche 
impure  de  Gaveaux  profanerait  l'hymne 
do  la  Liberté,  v 

Le  Ministre  fit  à  ce  rapport  la  réponse 
qui  suit,  où  il  est  dit  : 

c  II  y  a  deux  moyens  de   mettre  fin   à 


VAUDEVILLE  143 

cette  cause  de  conflit  :  c'est,  en  premier 
lieu,  d'interdire  au  sieur  Gaveaux  de 
chanter  l'hymne  de  la  Liberté. 

«  En  second  lieu,  c'est  de  lui  laisser 
chanter  une  seconde  fois  (les  patriotes 
étant  en  force  dans  la  salle),  et  de  le  con- 
traindre par  tous  les  moyens  possibles, 
hors  l'effusion  du  sang,  de  se  retirer 
honteusement,  et  s'il  persiste,  de  le  cou- 
vrir d'une  grêle  de  pommes. 

«  Cet  expédient  est  aussi  simple  qu'im- 
manquable. » 

Signé  :  Ch.\mpion. 
Attaché  au  service  intime  de  la  police  générale. 

THÉÂTRE  DU  VAUDEVILLE 

23  Nivôse,  an  VII  (12  janvier  1799). 

«  Qrdre  à  l'acteur  chargé  du  rôle  de 
Brutus  de  changer  son  costume,  calqué 
sur  ceux  du  personnage  de  Vlntérieur 
des  Comités  révolutionnaires.  » 

Dans  cette  pièce,  dit  le  censeur  Gué- 
roult,"  on  a  essayé  de  ridiculiser  avec 
adresse  l'acteur  le  plus  républicain  de 
rOdéon.  (11  s'agissait  d'une  parodie  d'Or- 
phée, tragédie  de  Lemercier.) 


144  FOYERS    ET   COULISSES 

THÉÂTRE  DU  VAUDEVILLE 
25  Pluviôse,  an  X  (14  février  1802). 

Le  Ministre  aux  administrateurs  du  bureau 
central  de  Police  : 

«  Vous  voudrez  bien,  citoyens  adminis- 
trateurs, prendre  les  mesures  nécessaires 
poui-  faire  fermer  le  théâtre  du  Vaudeville 
dès  aujourd'hui,  les  citoyens  directeurs 
de  ce  théâtre  semblant  prendre  à  tâche 
de  ne  point  se  conformer  aux  corrections 
qui  leur  sont  indiquées.  Ils  viennent  de 
donner  un  exemple  de  leur  incivisme  et 
de  leur  désobéissance  aux  ordres  des 
magistiats  chargés  de  la  surveillance  des 
théâtres,  dans  la  pièce  intitulée  :  Ne  pas 
croire  ce  que  l'on  voit.  Ils  y  ont  laissé 
subsister  tous  les  couplets  qui  devaient 
être  supprimés,  et  qui  ont  donné  lieu  aux 
plus  dangereuses  allusions.  » 

Fin  septembre  1874. 

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